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« La petite Jérusalem » : Entre pratique religieuse et émancipation intellectuelle

Ce soir, une fois n’est pas coutume, soirée intellectuelle dans la salle télé du logis. En effet, il est rare que plus de deux filles s’entendent le même soir pour regarder la chaîne franco-allemande Arte. En général, quand nous nous entendons sur un programme commun  avec les filles du logis, c’est plus pour une soirée série américaine ou pour la Nouvelle Star.

« La petite Jérusalem » : Entre pratique religieuse et émancipation intellectuelleEt là, ce soir, deux-trois filles étaient réunies devant un film intellectuel : La petite Jérusalem de Karin Albou (2005). Et je me suis dit : Pourquoi pas ? Il est vrai que, si je n’aime pas le cinéma dit intellectuel de manière générale, j’aime pourtant les films de réflexion autour du judaïsme pratiquant et des effets que la société contemporaine peut avoir sur ces pratiques, notamment en France.

La petite Jérusalem, c’est donc l’histoire de Laura, 18 ans, juive pratiquante d’origine tunisienne qui vit à Sarcelles. Elle étudie la philosophie et vit avec sa mère, veuve, ainsi qu’avec sa sœur très pratiquante, le mari de celle-ci et leurs enfants. Ses études de philosophie lui ouvrent un autre horizon que la Torah et les superstitions des femmes de sa famille…

Et tout déconne à cause du désir pour l’homme : Si la sœur aînée pense à sauver son couple à la dérive sexuellement tout en respectant la Torah, Laura, quant à elle, découvre le désir dans les yeux de Djamel, Algérien musulman sans-papiers (ça fait beaucoup !) qui travaille comme homme d’entretien à l’école où elle est femme de ménage… Si ces deux-là ne consomment pas – même s’ils sont à deux doigts de passer à la casserole –, c’est parce que leurs croyances restent quand même établies.

Laura va donc souffrir de cette relation, et on la voit elle, l’intellectuelle pudique, s’ouvrir au désir de cet autre qu’elle ne peut désirer. Même si la Torah n’interdit pas d’aimer, il faut quand même tenir un rang, ne pas quitter le repas pendant Shabbat, aller tous les samedis à la synagogue, même brûlée… Alors quand on a 18 ans et qu’on est éprise de liberté, ça fait désordre.

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce film, outre le travail d’actrices (Fanny Vallette et Elsa Zylberstein, très bien, à quoi il faut ajouter le très sexy Bruno Todeschini), c’est qu’il montre cette contradiction entre pratique religieuse traditionaliste et désir d’émancipation intellectuelle. J’expliquais aux demoiselles de compagnie à quel point toute la conduite d’une femme pratiquante traditionnelle, notamment dans le judaïsme, pouvait être codifiée, entre les cheveux couverts pour les femmes mariées, le rituel de purification tous les mois, et même la conduite au lit…
Elles en ont conclu qu’il y avait quand même un grand besoin de connaître les codes qui régissent une religion pour en comprendre les pratiquants. Pour moi, c’est facile, les cadres de mon entreprise sont chrétiens réformés et ma collègue est juive…

Un autre film que j’ai vu, mais d’un point de vue purement israélien, rejoint les propos de Karin Albou : c’est Kadosh, d’Amos Gitaï (1999). L’histoire d’un couple de juifs orthodoxes dont le mari est obligé de répudier sa femme qu’il adore sur ordre du rabbin, car elle ne peut avoir d’enfants. La sœur de la femme, une délurée, aime un homme qui a décidé de s’exclure de la communauté juive orthodoxe et doit en épouser un autre. Cette femme décide donc de s’émanciper elle aussi.

Comme je le disais au début, je reste passionnée par cette réflexion autour du déchirement entre pratique religieuse et émancipation. Cela me passionne d’autant plus qu’en tant que catholique pratiquante, j’ai décidé de prendre à bras-le-corps la société contemporaine et de m’inscrire dans le mouvement progressiste. Cette soirée devant Arte m’a permis d’en discuter avec les filles de mon logis, qui ont une culture chrétienne, mais qui, à mon sens, n’ont vu qu’un paradoxe à la pratique religieuse dans la société contemporaine.

Du coup, nous avons effectué une sorte de débat devant la télé. Cela nous a permis de glisser sur le politique et la diversité en France – ce qui a eu pour conséquence que je sorte de mes placards Discriminer pour mieux régner de Vincent Geisser et El Yamine Soum (livre dont j’ai participé à la publication l’an dernier aux éditions de l’Atelier) et ma Bible expliquée en français courant, cadeau que j’ai reçu lors de mon entretien d’embauche où je bosse actuellement (et que je publie aussi ^^).

Bref, même si les mentalités évoluent, il reste dur pour des femmes d’allier pratique religieuse et émancipation intellectuelle. La petite Jérusalem fait donc partie de ces films qui osent aborder cette question. Il en faut, et pas qu’en France.

 

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