Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

28. mai 2012

Mot de passe oublié

Domydom

Article sélectionné par Mimi lors de sa semaine de rédaction en chef  

Le 20 mai au matin, quand les premières contractions démarrent, je suis chez moi, à Abidjan et attends l’arrivée de ma mère, par l’avion de 17h30. Pas d’affolement, je prends le temps de virer la voisine venue me raconter avec force de détails l’horreur de son accouchement (se rappeler qu’il vaut mieux être sourde quand on est enceinte), puis je bois le thé, à la cool, avec mes copines, appelle mon obstétricien, et vit finalement le tout avec beaucoup de sérénité.

cone-head.jpgEn fin d’après-midi, placide, je suis toujours là pour recevoir ma mère, dîner avec eux, tranquille, prendre une douche, détendue, et en profiter pour faire ce que voudra faire la sage femme ensuite, me raser, eh oui ! Puis tout aussi calmement nous prendrons le chemin de la clinique, sur le coup de 22h00, parce que bon, quand même, mine de rien, ça commence à piquer, sévère.

A partir de là, le calme, la sérénité et moi allons, comme qui dirait… marquer une pause. Les douleurs sont de plus en plus fortes, et je n’oublie pas que je suis en Afrique. Autrement dit, si je veux une péridurale, je sais qu’il va me falloir m’y prendre un peu à l’avance.

J’appelle la sage femme, lui demande de faire venir l’anesthésiste, celle-ci lève vaguement un sourcil dédaigneux, me lance un « tchtrouuuuu » bien appuyé (les ivoiriens comprendront ) et me sort un lapidaire : « Ah, Madame, dans la Bible, c’est écrit :  Faut enfanter dans la douleur !! »

Ben voyons ! Et après on dira que les propos du Pape sur la contraception n’ont aucune incidence en Afrique… Les minutes s’allongent comme des semaines, comme dirait Cabrel, la vache ! C’est que lĂ , ça fait vraiment, mais alors vraiment mal ! Je repose plusieurs fois la question de l’anesthĂ©siste, ma mère s’y met aussi, avance mĂŞme son expĂ©rience de 20 ans en maternitĂ© pour appuyer la supplique (oui, parce qu’à ce moment-lĂ , j’en suis Ă  supplier, Ă  genoux mĂŞme, voyez ?). Finalement, je pète un câble, colle la sage-femme au mur et lui dit que si “elleappellepasl’anesthĂ©sistedesuitejeluiencolleunecommecelaonseradeuxĂ avoirbesoind’untoubib”, compris ?

Elle comprend. Et appelle l’anesthésiste. Qui débarque quelques minutes plus tard, en grand boubou de cérémonie, tout à la fois hilare de me voir très, mais alors vraiment très en colère, et inquiet de louper la prière de la Tabaski, qui doit avoir lieu quelques heures plus tard, l’Aïd El Kebir c’est sérieux.

Mon héros, mon Dieu, mon sauveur, à cet instant je crois que je pourrais l’échanger avec mon homme tellement je suis contente de le voir. Bientôt finie cette connerie ? Mais qu’est ce qui m’a pris de vouloir faire un gosse ?? Sérieux ?? M’en cogne moi de la Tabaski, je veux ma piqûre !!!! Ma mère est scotchée. L’Afrique, m’man, t’inquiètes, l’Afrique…

Puis ce sera au tour de l’obstĂ©tricien d’arriver, qui me trouve bien plus dĂ©tendue, en train de raconter des histoires drĂ´les, avec Ousmane, l’anesthĂ©siste. “Hey, Ousmane, tu connais celle du petit lapin aveugle et du petit serpent aveugle ?” Pas le temps de finir mon histoire, on m’emmène dans la salle appelĂ©e pompeusement « salle de travail ». Tu parles d’une blague, la clim’ marche pas, il fait une chaleur de fous lĂ  dedans, et la sage-femme sitĂ´t arrivĂ©e dans la salle s’assoit sur une poubelle et commence Ă  ronfler. Fort. Tant qu’à faire. Ma mère croit Ă  une hallucination. L’Afrique, m’man, t’inquiètes, l’Afrique…

Moi, je pousse, mais faut croire que c’est pas assez, le doc attrape une espèce de ventouse à chiottes au bout d’une longue chaîne, et annonce une « double circulaire » qui fait blêmir ma mère. En gros, ma Miss E a trouvé le moyen de s’emmêler dans le cordon et de s’en faire une double cravate, c’est qu’elle est maligne et coquette, cette môme ! Je ne vois rien, j’entends rien, ni les exhortations du médecin, ni celles de ma mère, ni les paroles de réconfort de l’homme, ni les « oh merde » quand la chaîne de la ventouse casse à force de tirer dessus comme un bœuf, ni les « ça y est !» une fois la ventouse remise en place, ni même les ronflements plus que sonores de la sage femme. Ma mère manque de s’évanouir. L’Afrique, m’man, t’inquiètes, l’Afrique…
Une dernière traction, et ma fille est là, toute gluante, sanglante, visqueuse et déformée. Le temps de lui dégager le nez, elle hurle, et la sage femme enfin réveillée me la pose immédiatement sur moi tandis que le médecin termine ses petites affaires.

Encore humide de ce ventre qu’elle vient de quitter, ses deux yeux grands ouverts me fixent, je la vois qui rampe, entame son parcours du combattant, un poing fermé après l’autre, reptation de la vie vers mon sein, elle ne me lâche pas du regard, moi non plus. Quelques secondes après être née, elle est fermement accrochée à ce sein qu’elle ne lâchera que 9 mois plus tard, Tiens ! Juste le temps d’une grossesse. Ce jour est le plus beau de ma vie, nous pleurons, nous rions, les deux en même temps.

C’est ma fille, c’est la plus belle du monde, mĂŞme si durant les six mois qui suivront, Ă  cause de cette fichue ventouse, on l’appellera Cone head.

 

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Superbe, magnifique article ! Mon prĂ©fĂ©rĂ©, jusqu’Ă  prĂ©sent, parmi tous ceux de cette journĂ©e spĂ©ciale grossesse (pas tout lu encore).


 

Tu as accouché au CHU de Treichville???


“je n’oublie pas que je suis en Afrique. Autrement dit, si je veux une pĂ©ridurale, je sais qu’il va me falloir m’y prendre un peu Ă  l’avance” : franchement tu pousses un peu la caricature, non? Les pĂ©ridurales se pratiquent rĂ©gulièrement et si tu en voulais une, il suffisait de le prĂ©voir.


“Tu parles d’une blague, la clim’ marche pas, il fait une chaleur de fous lĂ  dedans” : ben oui, tu es dans un pays (l’Afrique est un continent au fait) tropical, il y fait chaud, surprise! Tu crois que les femmes qui ont accouchĂ© en pleine canicule en France n’ont pas eu chaud?


Bref, je suis un peu chafouine en te lisant. Ce n’est pas le rĂ©cit de ton expĂ©rience, c’est l’image que tu donnes d’un pays qui a dĂ©jĂ  suffisamment Ă  se faire pardonner; c’est l’image tronquĂ©e d’un continent et des Ă  priori dĂ©jĂ  lourds qu’il traĂ®ne.

Toi qui y vis, ou y a vĂ©cu, n’y vois-tu rien de positif, mĂŞme un peu?


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