Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2012

Mot de passe oublié

Zora

Alors que nous nous apprêtons tous à prendre un nouvel élan pour l’année nouvelle et que nous nous remettons des relents des réveillons en tout genre, ma mère vit la période la plus atroce de son existence. Elle se voit contrainte aujourd’hui, après 37 ans de vie commune, de placer mon père dans un centre psycho-gériatrique. Ça fait 7 ans qu’on a décelé chez lui la maladie d’Alzheimer. Ça fait 3 ans qu’elle a arrêté de travailler pour s’occuper de lui. Elle ne pouvait plus le laisser sans surveillance.

it-rains-together.jpgMon père ne sait plus où il en est, ne sait plus où il est, il se lève la nuit parce qu’il veut rentrer chez lui. Il prend les objets en main d’un air interrogatif, il n’en comprend plus le sens. Il a l’air perdu tout le temps, il ne comprend plus ce qu’on lui dit, il a des hallucinations.
Ce qu’il dit ou ce qu’il fait est parfois poétique, parfois ça fait rire, parfois ça fait hurler, parfois ça fait pleurer.

Dans la rue, il lui arrive de se mettre à suivre n’importe quelle femme en pensant que c’est ma mère et quand celle-ci essaie de le retenir, il se met à l’insulter.

Je me souviens de la première fois qu’un de ses actes m’a déchiré le cœur, c’était il y a 2 ou 3 ans. Nous allions monter dans la voiture et mon père a ouvert le coffre et essayé de monter dedans.

Avant ce jour là, je trouvais que sa maladie n’était que romanesque, elle lui faisait dire des choses dénuées de sens, mais belles, comme répondant à une autre logique. Et même si je vois aussi cette poésie dans l’épisode du coffre, voir une personne si proche, désœuvrée au point que les choses les plus simples perdent de leur sens, c’est vraiment difficile.

Comme c’est mon père, je ne le vois que deux ou trois fois par mois. Ma mère, elle, le subit chaque jour. L’homme dont elle est tombée amoureuse il y a 38 ans, avec qui elle a construit une vie, eu un enfant, fait des projets, cet homme sur qui elle pouvait s’appuyer, elle l’a senti, peu à peu, sur plusieurs années, lui filer entre les doigts…et ce n’est pas fini.

Depuis quelques mois, il ne dort plus toutes les nuits. Certaines nuits, il les passe à délirer, à errer dans l’appartement. Il a inauguré cette mode une nuit où je le gardais vers la mi-octobre. C’était l’enfer, je ne l’oublierai jamais. Il a passé la nuit à parler, il n’arrêtait pas de parler, il répétait sans cesse la même phrase pendant deux heures, comme une litanie, puis il changeait de phrase. « It rains together…C’est triste d’ailleurs. », « It rains together et encore together », « Zéro plus zéro c’est toujours zéro, elle aurait pu me le dire d’ailleurs ». Le pire, c’est quand il me posait une question et qu’il attendait une réponse. Je lui répondais inlassablement la même chose, sur un ton calme, j’essayais de le rassurer, mais il oubliait tout le temps qu’il était rassuré.

J’ai l’impression que le monde dans lequel il vit est sombre et terrifiant. Il a l’air de se sentir en danger et perdu tout le temps. A ces moments-là, je me pose la question, où est la dignité ? Comment pouvons-nous laisser vivre les gens que nous aimons de cette manière ? Sous quel prétexte ? La vie ? La mort m’a l’air tellement plus douce en regard de cette atrocité. C’est ce que je lui souhaite. Ma mère m’a avoué qu’elle espérait chaque soir qu’il ne se réveillerait pas le lendemain, qu’il s’endorme paisiblement dans ses bras. Quelle barbarie de laisser les gens vivre dans cet état.

Ces dernières semaines étaient en train de détruire ma mère et prendre la décision de le placer la déchire, elle a l’impression de l’abandonner, de le trahir, d’avoir échoué à s’occuper de lui. Moi aussi ça me mine de voir mes parents si malheureux, isolés l’un de l’autre par cette pute de maladie.

La nuit où je l’ai gardé, dans le noir d’octobre, en plein d’un de ses délires, il m’a dit, une seule fois :

- J’ai rangé ton père, tu sais.

- Ah bon ? Tu l’as rangé où mon père ?

- Je ne sais plus

 

Signaler un abus

Envoyer Ă  un ami

Derniers commentaires

 

Ton témognage est très touchant !

Je vous souhaite beaucoup de courage Ă  toi et Ă  ta maman.

Cette maladie c’est “une pute” comme tu le dis. On se sent bien impuissant face Ă  leur detresse.


 

Un texte magnifique pour une expérience atroce.


Je ne sais pas comment réagir, comment penser, tout ça me laisse sans voix.


Je vous souhaite aussi beaucoup de courage et de patience et j’espère que la vie vous rĂ©servera des joies beaucoup plus grandes que la peine que vous ĂŞtes en train de subir.


Merci d’avoir partagĂ© ce vĂ©cu.


 

Merci pour vos petits mots qui me font vraiment du bien. On l’a dĂ©posĂ© ce matin, c’Ă©tait vraiment très dur de le laisser lĂ . Et en mĂŞme temps, je crois que c’est pour un mieux autant pour lui que pour ma mère qui n’en pouvait plus. Ils demandent Ă  la famille de ne pas venir le voir pendant 7 jours, ça aussi ça va ĂŞtre lourd. Je reste avec ma mère pendant quelques jours pour lui changer les idĂ©es. En tout cas merci.


 

Je crois que si mĂŞme ton texte est superbe, ce qui est vraiment important c’est ce que tu vis et ce que tu peux arriver Ă  “dĂ©charger” de ta souffrance, de celle de ton père, de celle de ta mère. Bon courage de tout coeur avec toi.


 

Je suis de tout coeur avec toi, cela fait quelques annĂ©es que ma grand-mère Ă  cette maladie qui continue de progresser lentement mais surement. C’est dur de voir la personne qu’on a connut disparaĂ®tre petit Ă  petit sans rien pouvoir faire. Je te souhaite beaucoup de courage.


P.S. : n’hĂ©sitez pas Ă  participer aux projets folding@home et rosetta@home pour faire avancer la recherche.


 

Un témoignage touchant. Bon courage.


 

Joliment raconté.


L’impuissance face Ă  la terrible maladie d’un proche, d’un conjoint, c’est dur, très dur Ă  porter… et ta mère a pris la bonne dĂ©cision, et pour ton père, et pour elle-mĂŞme !!! Vraiment.


Moi aussi, j’ai bien connu les moments oĂą je souhaitais que ma mère ne se rĂ©veille plus… car l’usure est lĂ  et la dĂ©pression guette… puis la dĂ©livrance est arrivĂ©e, pour elle comme pour moi…


C’est jamais facile de devenir “parent” pour l’un de ses parents devenu dĂ©pendant physiquement ou psychologiquement, dangereux pour lui-mĂŞme ou les autres.


Courage Ă  toutes les deux !


 

je suis touchĂ© par ton texte. C’est magnifiquement Ă©crit. La souffrance, la dĂ©tresse sont transcrits avec tellement de poĂ©sie “vraie”.merci pour ce tĂ©moignage. il fait partie de ces textes qui me marque (je l’ai bookmarkĂ©!) Courage Ă  toi, Ă  ta mère (bĂ©quille humaine) , Ă  ton père et Ă  tous ceux qui vous entoure dans cette Ă©preuve.


 

“J’ai rangĂ© ton père, tu sais” c’est terriblement poĂ©tique ça…

que dire? “bon courage Ă  toi” ça me parait inutile, mais l’idĂ©e est lĂ .


Je laisse un commentaire

NB : Avant de commenter, rendez-vous sur la charte des commentaires

Vous devez vous identifier pour pouvoir laisser un commentaire.

Zapping

Laurie
Laurie a posté un commentaire. (21:02)
Audrob
Audrob a posté un article. (18:52)
Rose H.
Rose H. a posté un commentaire. (17:13)
Kostasb13
Kostasb13 a mis Ă  jour son avatar. (17:13)
Kostasb13
Kostasb13 rejoint le clan des filles Ă  la page. (17:13)
Previously on LR

Paulette, émancipée ?

J'en ai tellement entendu parler que je voulais voir ça par moi-même. Je parle de Paulette, bien sûr, le magazine communautaire lancé par Irène Olczak. En 2010, c'était la version web, puis plus...

Bref : un phénomène de société ?

Bref, programme court ou shortcom, est diffusée sur l’antenne de Canal + depuis septembre 2011. Ce n’est pas la première série de ce genre. Un gars une fille avait aussi eu un grand succès...

Récit de concert où glam et bière peuvent rimer

Ce jour-là, j'avais mis trois heures à me préparer pour le concert qui m'attendait et j'ai bien fait. Habituée des petits concerts de ma ville, frêle esquif aimant la bière, j'étais encore une fois parée...

Paradigme de la vie et des relations par mon chat

Parfois, je me sens proche des idées de Brigitte Bardot. Je ne parle pas de cette obsession pour la choucroute ou l’aigreur haineuse, mais plutôt de la croyance en un monde animal...

Ne pars pas

C’est sous la pluie battante que je le regarde partir, la nuit tombe doucement ce soir, timidement. Dois-je le rattraper pour lui dire ce que je ressens ou laisser faire la vie qui peut-être le ramènera à moi ? Je n’ai pas le courage...

D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère

Travaillant depuis peu dans le domaine du droit, une collègue m'a conseillé de lire le roman d'Autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère afin de mieux appréhender le monde de la jurisprudence...

Les Partenaires

Les Amies

Paperblog