Au feu, je tourne Ă gauche.
Comme le bon millier de fois qu’en tant que passager, j’ai vu mon père le faire. Je m’endormais lors d’un long voyage et je me réveillais souvent à ce feu là . C’est le croisement qui était synonyme de « enfin arrivé ! ».
Je ne reconnais pas vraiment. Les rues ont un peu changé, le goudron a été refait, des places de parking ont été ajoutés au bord des trottoirs, et puis il y a un rond point maintenant. Les grandes tours, elles n’ont pas changé. Déjà , à l’époque où j’y habitais, je les trouvais moches et vieillotes. Une dizaine d’années plus tard, elles sont toujours moches et vieillotes. La n°45, mon ex-chez-moi, a toujours ses mosaïques vertes sous chaque fenêtre. Mais heureusement, des stores ont pris la place des volets en accordéon qui crissaient dès qu’ils bougaient. La grande fontaine qui était arrivée, en jouant des coudes, à se caser entre ces HLM, n’était plus. A la place, un parking et trois arbres. Pour faire comme si c’était un espace vert, pour se donner bonne conscience, puisqu’il est prouvé qu’avec un arbre et 4m² d’herbe verte, il y a moins de criminalité, les gens sont plus épanouis et ne voient même plus à quel point leur logement peut être moche et puant.
Le fleuriste et le coiffeur ont fermé. La grille sensée protéger ces boutiques à l’abandon est toute défoncée et traine à moitié par terre. Je dois la contourner pour passer. J’y suis. La plaque de Dr . Royau est toujours là , mais à présent, c’est la seule qui reste. Le bleu du mur a déteint, il est pâle et sale à la fois. Premier étage, au fond du couloir. « Sonnez puis entrez en salle d’attente » dit un écriteau à l’entrée. Je sonne, je passe la porte et me dirige vers la salle d’attente. Je m’attends à une odeur d’hôpital, à une odeur d’alcool à 90, à l’odeur habituelle. Je ne sens rien. Je m’attends à une salle remplie, ou du moins à moitié remplie, comme toujours. Je m’attends à une heure d’attente, avec les derniers Paris-Match, avec les gens du quartiers, tout âge, toute race confondue. Il n’y a personne. Je trouve ça anormal, bizarre. Puis sa voix de gorge qui porte jusqu’au travers des murs, sa façon de toujours parler très fort, me rassurent. J’entends des pas, des au revoirs qui s’échangent, et la porte qui s’ouvre.
Il m’accueille de son sourire et son « Bonjour Blumyrose » habituel. C’est la même voix, c’est le même regard d’un profond noir. Mais ce n’est plus le même homme. Pendant que je lui parle de ma santé, je l’observe. De toutes petites rides sont apparues partout sur son visage. Les plus voyantes sont ses pattes d’oies. Je n’en reviens toujours pas. Dr Royau est un personnage emblématique de mon enfance. Docteur tout puissant, une voix caverneuse, une carrure imposante, il m’a toujours intimidé. Aujourd’hui, j’ai devant moi un homme vieux, plus petit, moins carré et recrevillé. Je suis abasourdie de l’effet des années sur lui. A vrai dire, c’est sûrement la première fois que j’ai une telle conscience de la vieillesse. Je n’ai pas connu mes grands-parents et mes parents étaient bien plus jeunes que ceux de mes camarades. Alors je n’ai jamais craint la vieillesse. C’était l’affaire des autres. Je pensais même, étant petite, que l’on naissait vieux. Impossible à imaginer qu’une personne âgée a été jeune. Son commentaire sur l’âge de ma petite sœur « Mais elle a déjà seize ans ? ! » rajoute une couche, lui qui a assisté à sa naissance et qui nous a tous connu petits. Son cabinet, autrefois plein et toujours bien rangé, maintenant désert et bordélique à certains endroits, ne fait qu’augmenter un sentiment de nostalgie.
 Si certaines choses ne changent pas, d’autres, qu’on pensait immuables, subissent les effets du temps. J’avais une petite appréhension en revenant dans le quartier de mon enfance. J’y ai vécu beaucoup de belles choses, néanmoins habiter dans la partie de la ville prévue pour nous, les pauvres et le plus souvent, les non-français, être séparé d’eux, les riches et les blancs, et ne vivre qu’entre nous, était pour la petite fille que j’étais une croix lourde à porter, que j’ai traîné longtemps derrière moi comme un honte. Je ne m’étais pas retournée quand j’ai déménagé. En revenant, pas de nostalgie, pas de tristesse, rien pour ces HLM. Mais voir que les choses qui me remplissaient de joie ou d’espoir, qui me sortaient de mon ennui, qui me transportaient vers des rêves où je devenais une autre, comme les fleurs que je rêvais d’acheter à ma maman, un jour quand j’aurais 100 Francs, comme les bonbons que je guettais dans la pharmacie, vide maintentant ; voir que le peu de vie qu’il y avait est parti ; voir que les gens changent, déménagent ou vieillissent mais que malgré tout, ce quartier de pauvres reste, tout ça me rend un peu triste.
 Je salue Dr. Royau. Je repars en direction de chez moi. Je ne me retourne pas car ce quartier n’appartient pas au passé. Car malgré tout, il continue de construire mon présent. Et on ne se retroune pas sur son présent.
posté le 21/12/2008 | 234 vues | 1 commentaire | tags: témoignage
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Jolie nostalgie… mĂŞme si notre regard change sur les choses, les endroits, les gens, ça fait partie de nous et comme tu dis, ça nous a construit !
J’aime bien retourner dans ses endroits, que presque l’on ne reconnaitrait plus de nos jours… dommage pour moi, la maison de mon enfance a Ă©tĂ© dĂ©truite et Ă la place, un semblant d’espace vert… dur dur de rĂ©aliser que tout a disparu…
mais c’est la vie !
:)