Nom d’un chacal nymphomane, vous ne me verrez jamais aussi sérieuse. Je ne sais pas si Mamie Alzheimer apprécierait que des gens viennent dans sa chambre comme ça (elle est plutôt d’humeur taciturne les jours pairs, et en phase maniaque les jours impairs), ou si elle se retiendrait de lancer à Valérie Damidot un bon petit « Ah ben ça va ! On ne fait pas pitié! » en lui pinçant les joues, mais bon sang, qu’on lui mette du violet et des chandeliers qui font gling-gling ! Oh et vous savez, la peinture noire sur laquelle ensuite on peut écrire et dessiner à la craie ? Il lui en faudra une couche aussi.
En parlant de couches, je pense que Mamie Alzheimer les mange. Notez que c’est possible, l’autre jour elle parlait à son radiateur en l’appelant Jacques. Ça ne me gênerait pas outre mesure si encore Jacques pouvait nous aider, mais tout ce qu’il arrive à faire c’est la contrarier. Or, le problème des couches reste entier, et au prix où ça coûte je ne crois pas aller trop loin dans le jeu de mots en disant que ça fait chier. Heureusement, le reste du temps, on s’amuse plutôt bien avec Mamie Alzheimer : elle nous raconte ce qu’elle a fait la veille avec Louis XIV, parle dans un allemand grammaticalement parfait mais objectivement insensé (elle était interprète dans sa jeunesse, on n’est pas dans l’Exorciste non plus), mais qu’aujourd’hui non elle ne va pas bouger ma petite, elle est très fatiguée, elle vient d’accoucher ce matin.
Mamie Alzheimer est néanmoins souvent perturbée et très peinée : son médecin traitant est un voleur, les infirmières ne passent jamais, elle reçoit des coups de fils à 4h du matin lui annonçant que sa fille est morte, bref, c’est pas la fête du slip non plus. Parfois, quand on passe des heures à discuter avec elle, on commence nous aussi à sentir les effets d’une dégénérescence neurofibrillaire. Avec Mamie Alzheimer, si tu ne parles pas fou alors tu es fou. Et je ne préfère pas la contrarier, on croit que ce n’est qu’une petite mamie inoffensive comme dans un film de Walt Disney, mais si justement les dessins animés nous ont bien appris quelque chose, c’est à ne pas nous fier aux apparences. Une fois elle avait réussi à démonter un tiroir après avoir trouvé la clé qui l’ouvrait en haut d’une étagère d’1m90. Ne me demandez pas comment elle a fait, j’aurais trop peur que Mamie Alzheimer soit une sorte de vieux Hulk.
Au final si Mamie Alzheimer n’a pas investi dans la déco, elle a grave investi dans la folie : quand on sait ce que coûte une chambre à la maison de retraite, les soins infirmiers, l’auxiliaire de vie et bien sûr les couches, on se rend compte que c’est un vrai budget. Mais Mamie Alzheimer, comme beaucoup de Papy et autres Mamies Alzheimer, a économisé toute sa vie pour sa retraite. Comme elle a été prévoyante, elle a pu se payer une petite pièce où elle est enfermée à clef pour sa sécurité (elle fuguait un peu trop). De temps à autres, des activités sont organisées là où elle vit désormais. Mais Mamie Alzheimer refuse de descendre, alors personne ne l’y force. C’est bon de savoir que quelqu’un vous trouve encore assez saine d’esprit pour prendre en compte votre volonté, se dit Mamie Alzheimer. Et puis tous ces gens, ça la stresse. Elle a besoin de repères : son lit, sa petite table de chevet, et les toilettes en rentrant à gauche.
Dans un instant d’hallucination, Mamie Alzheimer est heureuse. Elle se souvient que cet après-midi elle est allée à la mer, et qu’il faisait vraiment bon. Ça doit être à ça que ressemble son paradis, elle se dit.
(cc) x@ray
posté le 26/11/2008 | 2304 vues | 6 commentaires | tags: valérie damidot alzheimer décoration grand-mère maladie
C’est bien triste…Je me demande ce qui est le pire : devenir folle mais vivre des aventures extraordinaires dans sa folie ou avoir pleinement conscience de son corps qui vieillit, de la mort qui approche, de la dégénérescence..?
Je me demande aussi comment tous ces papys et mamies alzheimer étaient dans leur jeunesse…
Oui, Mamie Alzheimer a ses côtés relous… Mais je peux t’assurer que ce qu’il y a de bien relou, c’est la grand-mère avec toute sa tête, mais suicidaire, comme ma grend-mère que je viens de perdre…
Avant, mon père allait très bien. C’était un homme calme, généreux, philosophe. Il m’a appris la tolérance, le silence et la pudeur.
Il m’avait offert l’affiche du film de Gérard Philipe que j’aimais tant.
Il était disponible. Sévère ou indulgent, c’était selon.
Maintenant il me reconnait, quelquefois, rarement.
“Je me demande ce qui est le pire : devenir folle mais vivre des aventures extraordinaires dans sa folie ou avoir pleinement conscience de son corps qui vieillit, de la mort qui approche, de la dégénérescence..?”
Malheureusement, ça se pose très rarement de façon aussi binaire…
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