Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2012

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DeeCurl

ELLE Magazine: retour à la bonne mère d’antan?

Lundi dernier, sur le chemin du travail, je flânais au kiosque, quand un titre de ELLE a accroché mon regard : « Ces Superwoman qui rentrent à la maison ». Le métro a attendu ; j’ai lu cet article d’une traite, sur place malgré les regards exaspéré du kiosquier. J’ai remis le magazine sur la pile en tremblant de rage, très déçue. Cet article au ton provocant parle des femmes qui choisissent, malgré leurs diplômes, de retourner au foyer : c’est une tendance bien réelle, qui mérite d’être examinée, mais le traitement du sujet m’a semblé révoltant, car incomplet et donc très orienté.

 

Les femmes qui retournent à la maison ne feraient ainsi qu’exprimer leurs “envies profondes” de femmes et se “réapproprier la maternité”, formule obscure s’il en est puisque jusqu’à preuve du contraire, on n’a jamais retiré ça au femmes…On revient à cet éternelle idée reçue qui voudrait que puisque les femmes conçoivent les enfants, elles seules seraient habilitées à les élever. J’imagine donc que les femmes qui travaillent ne font que s’imposer des modèles qui ne sont pas féminins, à l’image de cette femme qui affirme avoir fait des études “pour faire plaisir à son père” et que son idéal de vie était de s’occuper des ses enfants. Imaginez qu’un jeune garçon dise qu’il n’a pas envie de faire d’études ni de travailler…deux baffes et au boulot, oui!

Je préfère être claire : je ne porte pas de jugement de valeur sur les mères au foyer. Mais s’appuyer sur la supposée nature des femmes me paraît discutable pour justifier un choix qui est strictement individuel, et de surcroît un luxe.

Je suis par ailleurs extrêmement dubitative sur le choix des femmes interrogées. La dame qui n’a pas inscrit son fils à l’école exprès pour le laisser “libre dans l’apprentissage” (ne serait-ce pas plutôt pour le garder près d’elle le plus possible ?) est à mon avis un cas extrême. Lors de la journée « Taf » de la semaine dernière sur LR, certaines de nos Ladies Roomates femmes au foyer avaient des choses hyper intéressantes à dire, loin de ce discours mièvre d’un autre âge. Visiblement, ELLE n’a pas trouvé de femmes de cette trempe.

 NdA : Je passerai sur le fait que deux des femmes sur les 4 citées en exemple travaillaient chez elle : ce n’est absolument pas la même chose que de s’arrêter de travailler pour élever des enfants et ne fait qu’ajouter de la confusion à l’article qui ne traite que du retour au foyer. 

Parmi les arguments sociologiques pouvant expliquer une telle tendance, l’auteur mentionne d’abord un constat: les femmes se sont rendues la vie beaucoup plus difficile en voulant tout mener de front. Ensuite, l’article rappelle que le travail féminin est dévalorisé, moins bien payé et offre moins d’évolutions de carrière. Il s’agit là de réalités, nous sommes bien d’accord la-dessus.

Mais aucune analyse ne suit pour examiner si retourner au foyer est une réponse judicieuse! J’estime pour ma part que c’est exactement la mauvaise solution. On pourrait réclamer un changement des mentalités au travail et à la maison, entre autres accepter que les pères aussi allègent leurs horaires quand ils ont des enfants, puis allonger le congé de paternité… Au lieu de ça, certaines femmes baissent la garde et choisissent un mode de vie qui leur assure la tranquillité d’esprit et les tiendra loin de tout rapport de force. C’est purement et simplement une solution de facilité! Et de tout cela, la journaliste ne dit mot. Je vous fais remarquer au passage que l’allongement du congé de maternité décrété par la commission européenne de Bruxelles va encore plus nous pousser dans les langes, puisque les entreprises vont d’autant plus rechigner à embaucher, puis à faire progresser des femmes en leur sein. Le magazine ELLE commémore volontiers les grandes heures du féminisme et interroge de bonne grâce Simone Veil et Gisèle Halimi, mais apparemment, quand il s’agit de défendre une cause actuelle, la rédaction préfère ne pas se faire l’écho d’idées trop révolutionnaires ; sans doute pour ne pas froisser un électorat qu’on devine plus attaché aux nouveaux Balenciaga qu’aux causes à défendre.

 

Cet état de choses serait le reflet du rejet d’un féminisme trop « radical ». Une des femmes interrogées reconnaît (tout de même!) les acquis de ses aînées, mais une autre ose dire qu’elle “ne se [reconnaît] pas dans le féminisme”. Qu’elle rende sa carte d’électeur ! Une autre nous parle de sa mère qui a eu tellement de difficultés à concilier vie de couple, vie de famille et vie professionnelle, qu’elle-même a préféré abandonner.

Mais je trouve ce besoin de se justifier de manière revendicative, en reprenant le registre même des féministes, montre qu’elle ne sont pas si à l’aise que ça avec leur choix: «  Est-ce que ça fait de moi une femme soumise, réac, ou seulement déterminée par mon genre sexuel ? » s’énerve l’un d’entre elles, sur un ton de victime.

L’auteur ne souligne pas ce point qui transparaît pourtant clairement : la position entretenue vis-à-vis du féminisme est relativement ambigüe. Les femmes interrogées en appellent à leur qualités de femmes, leur féminité, qui les amène à s’arrêter pour s’occuper de leurs enfants, mais se revendiquent féministes malgré tout, comme pour s’assurer une conscience tranquille après leurs déclarations rétrogrades. Pour moi, quelqu’un qui croit que les femmes sont plus faites pour torcher les mômes que les hommes ne sera jamais féministe. Et là encore, ELLE ne commente pas cette position.

 

Le sujet est néanmoins extrêmement intéressant ; au lieu de se muer en un règlement de compte entre féministes radicales et mères au foyer, l’article aurait été excellent s’il avait visé à faire émerger un débat de société sur la famille.

 

En effet, il comporte sur ce point une grosse lacune: imaginez ainsi que dans tout l’article ne figure pas une seule mention du rôle du père. L’auteur n’évoque pas un instant le conjoint, celui-ci est complètement occulté. Ainsi donc, pour ELLE, seule la mère importe lorsqu’il s’agit de s’occuper des enfants ? J’imagine que pour se permettre d’être au foyer, il faut un conjoint qui travaille. Et il me semble que, dans notre ère moderne, lorsqu’il y a un père il fait partie intégrante de la famille et prend part à la vie familiale. J’extrapole donc, mais puisqu’il n’est pas mentionné, j’imagine donc que ce pauvre papa travaille pendant que maman pouponne tranquillement. Elisabeth Badinter, (heureusement) interviewée à ce sujet, parle de “retour en arrière”. C’est en effet exactement un modèle familial qu’on voulait rendre obsolète.

Je me pose la question du père, car lorsqu’on aborde la vie « impossible » des mères actives, la question du partage des tâches se profile bien vite. Ces femmes ont-elles d’abord envisagé une plus forte participation de leur conjoint auprès des tâches ménagères et de leurs enfants? La question n’est pas posée, on n’en parle pas. Pourtant sur LR, on en a parlé…

 

Dans une plus vaste perspective, je pense que les femmes au foyer se sentent le besoin de revendiquer leur choix au nom des femmes en général, car en toute lucidité, il est mal vu aujourd’hui de ne pas être productif, de ne « rien faire ». La maternité est à mon sens une excuse dont se saisissent les femmes qui n’ont pas plus envie que ça de travailler (ce qui se comprend, c’est courant chez les hommes aussi) et qui n’en ont pas besoin, bien sûr. D’où la revendication féministe rattrapée au vol, qui sonne comme une demande de pardon. Dans les pays nordiques où les hommes au foyer sont bien plus courants qu’en Europe du Sud, on n’a sans doute pas recours à autant de rodomontades pour expliquer qu’on ne travaille pas parce qu’on n’en a pas envie.

 

Le magazine ELLE ne nous présente ce phénomène (heureusement minoritaire) que dans le sens d’une évolution naturelle voire bénéfique. La journaliste a choisi de ne mettre en exergue que le désir supposé typiquement féminin d’élever leurs enfants avant tout, en accusant au passage le mouvement féministe de l’ignorer. A mon sens, c’est proprement insultant vos-à-vis de toutes les mères qui travaillent ; à plus forte raison pour celles qui n’ont pas le choix pour des raisons financières ; et pour aller plus loin, pour celles qui choisissent de ne pas avoir d’enfant. J’estime que par souci d’objectivité l’auteur aurait pu mentionner le caractère privilégié et surtout strictement personnel de ce genre de choix, et mettre en évidence la nécessité pressante d’aboutir un meilleur équilibre de la vie privée et professionnelle pour les femmes comme pour les hommes. A moins que l’objectif ne soit pas de nous alerter mais plutôt de nous informer, comme ELLE le fait si bien, d’une nouvelle tendance à suivre absolument? Restons vigilantes.

 

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Derniers commentaires

 

Très très bon article

c’est effectivement revoltant de voir un sujet aussi mal traité de la part d’un magasine aussi lu.


Il est important quelquefois de recentrer le débat sur l’éssentiel, ce n’est pas parce qu’un phenomène de société apparait que la société change. Et encore moins en bien. les “superwoman à la maison ” ont juste fait un choix, c’etait soit affronter papa et l’impliquer plus (mais l’on y pense pas forcement, et personne n’est la pour nous parler de cette éventualité) soit amputer sa carière.


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