1990. Gorbatchev reçoit le Prix Nobel de la Paix et les images de la Guerre du Koweït tournent en boucle à la télé tandis que je rentre en CE2. Je suis assidûment chaque diffusion hebdomadaire de Fort Boyard, je joue aux playmobil deux heures par jour et tous les week-ends, et je découvre les livres de Pierre Gripari. Après les J’aime Lire et autres Tom-Tom et Nana, la catégorie supérieure. Si je savais que bouquiner était un de mes passe-temps préférés, je me devinais une nouvelle fascination pour l’écriture. Je voulais être Pierre Gripari.
A partir de là , je n’ai jamais cessé d’écrire. Entre deux Yakari, je tapais des nouvelles débiles et des histoires sans intérêt sur la machine à écrire de la maison qui avait pour seul ruban carbone un ruban rouge sang, rajoutant au côté pathétique de la chose un effet dramatique.
Le deuxième uppercut fut lors de la découverte de Mère Injustice. Comme cette vieille pute me débectait pas mal et que je connaissais le pouvoir des mots en matière d’argumentation, je me suis mis en tête de défendre la veuve et l’orphelin et d’entamer des études de droit. J’avais vu « 12 Angry Men » et « And Justice For All » avec Al Pacino, et puis je ne croyais pas à l’écriture comme moyen de subsistance, plus au goût de l’écriture comme trait de caractère, comme lorsqu’on dit de quelqu’un « oh, Raoul ? il a vraiment l’esprit scientifique ».
De la même façon qu’il est un peu risqué de choisir sa voie en fonction de son attrait pour les films où on y voit des hommes en costard des années 50 fumant le cigare, le système universitaire français est aussi tordu que mal foutu : vous avez 17 ans, vous venez d’avoir le bac et vos premières cuites, et alors on vous demande de choisir une branche qui décidera de vos 50 prochaines années à venir. Si vous choisissez philo, ce n’est pas pour faire de l’économie en même temps, et si vous vous embarquez sur les rails de la filière LEA, on ne voit pas l’intérêt que vous auriez à étudier de la socio.
L’engrenage : vous vous épanouissez moyennement, sûrement parce que le quota de matières chiantes dépasse le nombre d’UV, mais vous avez eu votre première année, alors pourquoi ne pas aller jusqu’au DEUG, histoire d’avoir au moins un diplôme ? Puis vous vous faites des potes, et vous vous dites que c’est un peu con de sortir de là qu’avec un bac +2 qui, on le sait, ne vaut pas grand-chose sur le marché du travail. En plus, il y a certaines matières qui vous bottent bien, alors autant attendre de se spécialiser pour les approfondir. Quelques années plus tard, vous vous rendez bien compte que ce n’est plus vraiment ce qu’on peut appeler une vocation.
 En parallèle, heureusement, l’exutoire : le théâtre, la musique, l’écriture. Mais c’est prĂ©somptueux de croire qu’on va ĂŞtre le prochain Gerard Depardieu ou la prochaine Madonna, d’envoyer valdinguer la stabilitĂ© pour prendre le rĂ´le de l’artiste maudit qui bouffe des pates en attendant que son heure arrive, alors qu’il y a meilleur que vous, plus charismatique que vous, et que hey, personne n’est irremplaçable. Pure luciditĂ©. En mĂŞme temps, c’est pas parce qu’on ne peut pas ĂŞtre la rĂ©fĂ©rence dans le milieu qu’on ne va pas le faire. Tant que ça nous plait, sous quel prĂ©texte on arrĂŞterait ?
Sans vous rendre compte vous bossez de plus en plus, mais c’est vrai ce qu’ils disaient, l’ouvrage a toujours l’air facile quand le travail est un plaisir, alors vous vous mettez à y croire un peu plus, et à tenter. Et là , un jour, ça marche. Ça vous tombe un peu sur le coin de la gueule à vrai dire. Soudain, vous pouvez vraiment appeler ça « un boulot ». Ça reste anecdotique, mais vous êtes quand même super content. Vous vous donnez à fond, et plus vous bossez plus la chance se créée.
J’aime toujours le droit, mais je ne me lève pas de la même façon le matin selon si je dois lire des contrats ou écrire sur les suicide girls. Je veux dire, on a qu’une vie, non ?
(c) Shereen M
posté le 22/10/2008 | 1745 vues | 8 commentaires | tags: université métier ecriture taf
ah ah ! je crois que j’avais trop travaillĂ© le jour oĂą je l’ai Ă©crit =)
pour te répondre, la prépa, ça aide justement à étudier de nombreuses matières, de ne pas se cantonner à une voie toute tracée, donc je te comprends bien.
Hum je ne suis pas tellement d’accord avec vous. Je me suis tapee une PCSI puis PC pour au final devoir choisir une ecole. Et quelle que soit l’ecole, mine de rien c est a ce moment la que l’entonnoir se retrecit severement ,physique, chimie, math, pipo “general” ? donc finalement c est une illusion de liberte qu’on a en prepa :-)
@ Elixie : super article, de toute facon ca me paraitrait impensable si tu n’ecrivais pas, ca fait tellement partie de toi !
JelizaRose: C’est pour ça que je parlais de retarder l’Ă©chĂ©ance :). Mais en mĂŞme temps l’Ă©cole permet d’accĂ©der Ă encore pas mal de secteurs et spĂ©cialisation, et le passage par une Ă©cole sur concours donne Ă priori plus de facilitĂ© quant au choix du mĂ©tier, vu que les Ă©lèves de ces Ă©coles sont plus recherchĂ©s par les entreprises.. Enfin tout ça c’est de la thĂ©orie, mais c’est la seule Ă laquelle je peux me raccrocher..
Merci pour cet article, je te comprend tout à fait ^^ On choisit notre voie un peu au hasard finalement, en essayant de choisir ce qui nous plaît le plus..
Le fameux “je me lève le matin” . Quel simple indice pour savoir si on aime ce que l’on fait, savoir ce qui nous pousse Ă nous lever..
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J’imagine que tu voulais dire ”exutoire” au lieu de ”executoire”. Article intĂ©ressant au-delĂ de ça. Cette question d’engrenage est un de mes cauchemars. Voila pourquoi je suis en prĂ©pa: pour retarder le moment oĂą il faudra choisir et dĂ©terminer beaucoup plus d’annĂ©es de notre vie que l’on ne peut imaginer..