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24. mai 2012

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Mark Rothko, Méditation mythologique

  • PortraitL’un des principaux artistes de sa gĂ©nĂ©ration, Mark Rothko est assimilĂ© Ă  l’École de New York, groupe de peintres formĂ© dans les annĂ©es 1940 comme « nouvelle voix collective de l’art amĂ©ricain ».
    Homme extrêmement cultivé, il a créé, pendant 50 ans, une forme totalement nouvelle de peinture abstraite. Son travail se caractérise par l’attention portée aux éléments formels tels que couleur, forme, équilibre, composition ou échelle.
    Mark Rothko est né Marcus Rothkowitz à Daugaspils en Lettonie (Dvinsk en URSS à l’époque) le 25 septembre 1903. À l’âge de 10 ans, avec mère et sœurs, il rejoint son père et ses frères, émigrés à Portland dans l’Orégon. Son père décède à peine un an après leur arrivée et les enfants doivent, parallèlement à leurs études, travailler pour assurer le quotidien. Malgré cela, Markus effectue une scolarité brillante à la Lincoln High School de Portland, ce qui lui permet d’obtenir, en 1921, une bourse pour l’université de Yale où il étudie l’anglais, le français, l’histoire européenne, les mathématiques, la physique, la biologie, l’économie, l’histoire de la philosophie et la psychologie. Il abandonne ses études en 1923 et part pour New York.
  • ToileEn 1929, il devient professeur de dessin pour enfants et se marie en 1932 avec Edith Sachar avant de fonder, en 1934, l’Artist Union de New York. Il se sĂ©parera de sa femme durant l’étĂ© 1937, suite au succès de cette dernière dans la bijouterie, n’apprĂ©ciant pas de travailler Ă  ses cotĂ©s, se sentant menacĂ© et Ă©tant jaloux de sa rĂ©ussite financière. MalgrĂ© leur rĂ©conciliation, leurs rapports resteront difficiles, leurs ambitions respectives se heurtant. C’est en fĂ©vrier 1938 que Marcus Rothkowitz acquiert la nationalitĂ© amĂ©ricaine par crainte que la montĂ©e du nazisme en Europe ne s’étende aux États-Unis et n’entraĂ®ne la dĂ©portation des juifs amĂ©ricains. C’est par la suite, en janvier 1940, qu’il changera son nom en Mark Rothko. Cette crainte de la montĂ©e des extrĂŞmes s’exprime Ă  nouveau lors de son dĂ©part (avec Alphonse Gottlieb) du Congrès des artistes amĂ©ricains, en signe de protestation suite au rapprochement de l’institution avec le communisme radical. Il fondera par la suite la FĂ©dĂ©ration des peintres et sculpteurs modernes dont le but est de tenir l’art Ă  l’écart de toute propagande politique.
  • rothko.jpgLa carrière artistique de Rothko dĂ©marre vĂ©ritablement dans les annĂ©es 1950, après un long sĂ©jour en Europe, suite Ă  l’acquisition de plusieurs de ses toiles par le collectionneur Duncan Phillips, qui leur consacre une pièce entière, satisfaisant totalement le peintre, qui souhaite que l’observation de son travail ne soit pas perturbĂ©e par la prĂ©sence d’autres Ĺ“uvres. Suite Ă  ces achats, les commandes s’enchaĂ®nent dans les annĂ©es 1960 et Rothko travaille pour Harvard, la Marlborough Gallery et surtout la chapelle de Houston (Ă©galement appelĂ©e Chapelle de Rothko). ApparentĂ© Ă  l’École de New York, Mark Rothko y tient une place Ă  part. Il commence par pratiquer l’expressionnisme abstrait, aux cotĂ©s de Jackson Pollock et d’Alphonse Gottlieb, et le surrĂ©alisme. Cependant, il met au point dès les annĂ©es 1940 une nouvelle manière de peindre et dĂ©veloppe ses thĂ©ories sur la peinture, en rĂ©action Ă  l’Action Painting mis au point par Pollock. Avec Barnett Newman, il met au point une façon de peindre plus intellectualisĂ©e, mĂ©ditative, qui sera qualifiĂ©e de Colorfield Painting par le critique ClĂ©ment Greenberg. Sur ses toiles, Rothko s’exprime au travers de la couleur qu’il dĂ©pose en aplats mouvants aux bords imprĂ©cis. Ses Ĺ“uvres sont soit monochromes soit composĂ©es de bandes colorĂ©es. L’artiste cherche Ă  atteindre une dimension « spirituelle » que l’on ressent particulièrement face aux toiles de très grand format qui semblent prĂŞtes Ă  aspirer le spectateur.
  • markrothkono1419607893.jpgPour Rothko, la peinture moderne a atteint une impasse et il s’efforce, au travers de la forme et de la couleur, de trouver de nouveaux sujets ayant un impact social fort, au-delĂ  de la politique. PassionnĂ© de mythologie, l’artiste explique , « sans monstres ni dieux, l’art ne peut figurer un drame », « quand ils furent abandonnĂ©s comme superstitions intenables, l’art tomba dans la mĂ©lancolie. » Cette constatation pousse Rothko, Ă  la suite de Jung et Freud (qu’il analyse avec Gottlieb et Barnett Newman), Ă  utiliser la mythologie comme explication de l’histoire actuelle, considĂ©rant rĂŞves et inconscient collectifs comme nĂ©o-symboles mythologiques. Cependant, l’inspiration principale de Mark Rothko reste La Naissance de la tragĂ©die, de Nietzsche. Cet ouvrage dĂ©veloppe une thèse selon laquelle deux forces opposĂ©es gouvernent l’art : le dionysiaque et l’apollinien. Elles furent unies dans la tragĂ©die grecque, mais auraient Ă©tĂ© sĂ©parĂ©es par la rationalitĂ© d’Euripide et Socrate. Nietzsche espĂ©rait retrouver leur union chez Richard Wagner, Ă  qui le livre est dĂ©diĂ©. Ă€ partir de ce texte, l’art de Rothko tend Ă  combler le vide spirituel fondamental de l’homme moderne, créé en partie par l’absence de mythologie. Le peintre se considĂ©rait lui-mĂŞme comme un « faiseur de mythe », peintre de la tragĂ©die.
  • rothko_green_on_blue.jpg  « C’est une idĂ©e très rĂ©pandue parmi les peintres que le sujet importe peu du moment qu’il est bien peint. Telle est l’essence de l’acadĂ©misme. Il n’est pas vrai que l’on puisse faire une bonne peinture Ă  propos de rien. Nous affirmons que le sujet est essentiel et que le seul sujet qui vaille la peine est le tragique et l’Ă©ternel. VoilĂ  pourquoi nous revendiquons une affinitĂ© spirituelle avec l’art primitif et archaĂŻque. » Dès 1947, Rothko a pratiquement abandonnĂ© les titres traditionnels, diffĂ©renciant les toiles au moyen de numĂ©ros ou de couleurs. Il a Ă©galement dĂ©cidĂ© de ne plus expliquer la signification de son travail, considĂ©rant que le silence Ă©tait plus parlant, les explications empĂŞchant le spectateur de se faire sa propre vision. Tout au long de sa carrière artistique, le travail de Mark Rothko s’est assombri, l’apogĂ©e de ce processus Ă©tant atteint avec la sĂ©rie des Seagram Paintings, annonçant le suicide, le 25 fĂ©vrier 1970, du peintre, handicapĂ© par un cancer et condamnĂ© Ă  un inĂ©vitable emphysème.
  •  rothko2.jpgPour ceux qui aurait l’occasion de se rendre Ă  Londres d’ici la fin janvier, la Tate Modern prĂ©sente actuellement une cinquantaine de toiles rĂ©alisĂ©es par Rothko entre 1958 et 1970, dont 16 Ĺ“uvres de l’impressionnante sĂ©rie des Seagram Paintings.
 

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Derniers commentaires

 

DĂ©solĂ©e, j’ai un problème avec la mise en page. Les images chassent le texte :(


 

Merci beaucoup pour cette minute culture.. On en a jamais assez (de culture)


 

Aaaaaaaaaah. Tu sais je suis tes articles de près. C’est toujours agrĂ©able d’apprendre des choses sur l’art et autres formes de culture (non parce que moi la chaussure et ses dĂ©clinaisons avec pantalon/jupe/robe/short/rayures/fleurs/thĂ© Ă  la menthe et autres indigestions eh ben c’est pas mon truc)

Rothko reprĂ©sente (outre une difficultĂ© orthographique) un abandon total et brutal. C’est le genre de toile oĂą la dimension et la composition dĂ©stabilise et provoque un sentiment d’osmose assez admirable (enfin bon lĂ  je vais loin mais lĂ  ce matin suis poĂ©tique ou / et surtout fumiste).

Je ne connaissais pas la référence mythologique de son travail.

Du coup maintenant je vois ça d’un autre oeil mĂŞme si ma comprĂ©hension n’est pas encore totale.


 

Le mal, merci !

Hérisson, tu décris assez bien le sentiment de fusion avec la toile provoquée par le travail de Rothko.

Pour ce qui est de la dimension mythologique, je pense que l’artiste Ă©tait vĂ©ritablement le seul Ă  pouvoir saisir son entière complexitĂ©, Ă©tant lui-mĂŞme un homme extrĂŞmement complexe. Cela explique peut-ĂŞtre Ă©galement le fait qu’il ne veuille pas expliquer son travail, laissant le spectateur se crĂ©er sa propre interprĂ©tation, moins philosophique et plus personnelle.


 

Tin article est très intĂ©ressant, mais je pense qu’il faut voir ses toiles en vrai pour en mesurer la profondeur. parce que vu comme ça, elles sont moins marquantes :s


 

Krib, merci pour ton commentaire. Effectivement il faut les voir en vrai, dĂ©jĂ  en bonnes photos dans les livres elles perdent en profondeur, mais alors sur Ă©cran c’est pire que tout ! C’est le problème qu’on rencontre souvent avec les reproductions, des toiles qui sont exceptionnelles “en vrai”, perdent Ă©normĂ©ment de puissance et peuvent paraĂ®tre quasiment banales…


 

Merci de vos explications qui permettent de mieux comprendre l’oeuvre de Rothko.


“le vide spirituel fondamental de l’homme moderne”

J’ai toujours pensĂ© avant de lire votre article qu’il y avait en effet une sorte de dimension “mĂ©taphysique” (une interrogation sur le sens, quoi) dans ces tableaux. Je suis particulièrement intĂ©ressĂ© d’apprendre qu’il avait la Naissance de la tragĂ©die comme livre de chevet, oĂą effectivement dans cette approche du dionysiaque et de l’apollininen, je pense qu’il y a une bonne interprĂ©tation de ce qui a fondĂ© la sociĂ©tĂ© occidentale. Ce Mark Rothko a-t-il Ă©crit et publiĂ© des choses dans lesquelles il livrerait certaines clĂ©s de son oeuvre ou bien des idĂ©es ?


 

Albireo, oui l’oeuvre de Mark Rothko a une dimension assez mĂ©taphysique en effet.

Rothko a assez peu Ă©crit sur son travail, cette dĂ©marche revenant Ă  expliquer son travail, ce qu’il se refusait Ă  faire. Il a cependant Ă©crit “The romantics were prompted” en 1949 (je ne sais pas s’il y a une traduction). Sinon il y a l’anthologie “Mark Rothko, Ă©crits sur l’art”, qui est paru chez Flammarion. C’est un recueil de tout ce qu’il a Ă©crit sur l’art, sur son travail, sur sa vision du monde artistique et pas mal de lettres.


 

Ouf, enfin un artiste dont tu parles que je connais! J’aime beaucoup ses tableaux. Je n’ai jamais vraiment rĂ©flĂ©chi Ă  leur sens en les contemplant (enfin, des reproductions, snif) mais je suis impressionnĂ©e par la technique de peinture, les couleurs vibrent, sont lumineuses (on dirait qu’elles sont Ă©clairĂ©es par derrière), c’est simplement beau et reposant! Ca irait nickel dans ma chambre!


 

Leda, au moins mĂŞme quand tu les connais tu ne me dis pas que tu dĂ©teste c’est toujours ça !

Toutes les toiles ne sont pas reposantes… Celle prĂ©sentĂ©e Ă  l’expo Trace du sacrĂ© Ă  Beaubourg par exemple Ă©tait très mystique (en mĂŞme temps c’est le thème de l’expo) et prenante, mais je ne dirais pas qu’elle provoquait un sentiment de calme. Celles de la Tate Modern par contre, beaucoup plus grandes, ont une sorte de sĂ©rĂ©nitĂ© hypnotiques, bien que très sombres.

Merci Ă  toi en tous cas pour ton attention qui dure !


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