Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2012

Mot de passe oublié

DeeCurl

Ingénieurs dans la brume

Ils fabriquent nos voitures et nos chasses d’eau, nos sèche-cheveux et nos téléphones. Ils conçoivent nos réseaux routiers et nos fours à micro-ondes, produisent notre électricité et notre dentifrice… ce sont les ingénieurs.

Corporation singulière s’il en est, car leur métier est si variable d’un spécimen à l’autre, et d’une époque à l’autre, que la question qu’on leur pose le plus est: “mais heu…en fait, tu fais quoi exactement?”

C’est en effet une profession dont on imagine mal en quoi elle consiste au quotidien. Moi-même, avant d’”en être”, je n’avais qu’une vision complètement fantasmée de ce qui est aujourd’hui mon métier.

Ainsi quand on vous dit: “ingénieur”, quelle image vous vient-elle d’abord à l’esprit? Peut-être un homme au sourire bright avec un casque de chantier, tenant un plan et discutant avec un ouvrier. Peut-être de jeunes hommes à la mâchoire carrée, en bras de chemise, résolvant des équations dans un bureau ultramoderne. Peut-être aussi un binoclard penché sur son écran d’ordinateur où s’affiche une image de synthèse d’une voiture (d’un épilateur électrique, d’une centrale nucléaire…) en 3D. (1)

 

Et bien… ce n’est pas vraiment ça.

D’une, on est de moins en moins à bosser sur le terrain, que ce soit dans les usines ou sur les chantiers. Aujourd’hui le gros des ingénieurs qui sortent des écoles font des études et des calculs. Ce qui signifie: travail de bureau. Quant à la modernité supposée des équipements… ne vous laissez pas abuser par les vitres étincelantes des tours de la Défense, ça peut cacher de la moquette qui se décolle et du néon qui clignote, des réseaux qui plantent et des serveurs qui rament. Ne soyez pas non plus aveuglés par l’image du jeune cadre dynamique tiré à quatre épingles, nous arrivons souvent au bureau en combo baggy - baskets - sac à dos, ni réveillés, ni coiffés.

 

Je me dois de briser d’autres illusions: en général, on ne travaille pas avec des images de synthèses maillées en 3D. A moins d’être concepteur de jeux vidéos.

L’axiome dominant est le suivant:  plus l’outil est performant, et plus les gens qui l’ont conçu sont intelligents, alors plus l’interface est moche. (Visualisez “Pong”). Je fais par exemple des calculs au look assez old school: des suites de chiffres blancs sur fond bleu, noirs sur fond gris les jours de fête. Autant dire que les mecs qui l’ont codé méritent le Nobel.

Il existe bien des logiciels qui donnent des résultats en 3D aux couleurs de l’arc-en-ciel, mais en réalité ces belles images qui respirent le high-tech finiront comme décor sur la couverture du  rapport, pour appâter le chaland. En réalité, on exploite les  courbes austères et les pages de chiffres  que le schmilblick nous  crache à côté.

 

Pendant nos études, nous avons en majorité passé au moins deux ans à suer sur des maths pures et de la physique fondamentale, le nez dans des symboles obscurs qui nous garantissent à jamais le respect teinté d’effroi de nos parents et connaissances. Que dire à ce sujet… sinon que l’oubli est une fabuleuse capacité humaine? Sachez que jamais, au grand jamais, on ne réutilise toute cette science abstraite. Soit parce que toutes les formules sont déjà bien au chaud et prêtes à l’emploi dans nos logiciels (d’autres se sont donc fait suer à notre place, mais ils se sont vengés en semant des bugs sournois), soit parce que c’est toujours les mêmes qu’on utilise (donc d’autres se sont fait suer à notre place pour savoir lesquelles il fallait prendre, mais ils se sont vengés en ne disant pas quand il va falloir changer). Alors, point de discussions passionnées entre hommes de sciences devant un tableau noir couvert de lois mystérieuses! Tout au plus trace-t-on à l’occase 3 courbes et une addition. Et moi, sur mon tableau, je dessine des petits lapins.

 

A nous imaginer aussi pétris de connaissances, la rumeur populaire imagine en outre qu’on a réponse à tout. C’est faux, surtout quand on sort de l’école. Mais on fait comme si… surtout quand on sort de l’école. 

Il est ainsi de mon devoir de vous annoncer que voitures, avions et mixers sont conçus malgré plusieurs inconnues qui subsistent. En clair, certains réglages sont faits au petit-bonheur-la-chance en toute ignorance de cause. (A notre décharge, si on avait dû connaître le pot catalyseur avant de construire des voitures les Trente Glorieuses n’auraient pas eu lieu). Dans ma spécialité on a affaire à des phénomènes si obscurs qu’il m’est arrivé de multiplier un volume par 10 pour coller avec les résultats des essais, après avoir essayé de leur prouver qu’ils avaient tort. Parce que oui, c’est pas toujours le mec qui travaille sur le réel qui a raison sur le mec qui travaille sur le virtuel (2). On a vendu  ça sous le nom de ”coefficient multiplicatif déterminé par les essais”, suffisamment pompeux pour que le client n’ose pas poser de questions. L’honneur est sauf; et puis, on trouvera bien un stagiaire pour venir chercher d’où ça sort. Vive la science.

 

A ce stade, vous voyez peut-être un peu mieux comment on travaille… mais toujours pas ce qu’on fait!

Laissons donc parler nos anciens. Quand à la radio, ma grand-mère entend parler de réchauffement climatique et  d’économies d’énergie, elle se tourne vers moi: “Heureusement, les ingénieurs nous sauverons  en inventant quelque chose!”

Heu, mamie…tu regardes trop la pub à la télé je crois. Parce que nous, on n’invente rien.

Approchez-vous un peu, c’est un secret bien gardé que je vais vous glisser à l’oreille: ce sont les chercheurs. Ceux dont qu’on traite au pire de feignasses, au mieux de doux illuminés, qu’ils soient dans la recherche publique ou privée, ce sont eux qui trouvent quoi faire et comment, pour sauver la planète. Nous, on construit d’après ce qu’ils découvrent. (Ou pas). Le chercheur trouve, l’ingénieur bidouille.

Et la bidouille c’est quand même super cool.

 

(1) Si vous êtes un peu féministe vous imaginez peut-être quelques femmes dans ces situations…vous avez raison! Mais nous ne sommes encore, toutes générations et spécialités confondues, que 17 %. Heureusement, presque 30% chez les moins de 30 ans. Malheureusement, cette proportion n’augmente plus depuis 20 ans…

(2) Prendre des mesures est une science qui se nomme la métrologie. Passionnante au demeurant.

 

En ce qui me concerne, je travaille dans l’industrie et j’ai pour tâche de modéliser le fonctionnement les sytèmes conçus. Je dispose de logiciels de calcul qui simulent leur fonctionnement. Lorsque je lance un nouveau calcul, je traduit ce qu’on veut montrer et la situation de fonctionnement (un dysfonctionnement, un mode particulier) en grandeurs physiques que je rentre dans le code. A quoi ça sert? Plutôt que de faire des essais en vrai, ce qui est coûteux, ça permet de tester des modifications de matériel ou de réglages et de connaître a priori leur impact.

 

Signaler un abus

Envoyer à un ami

Derniers commentaires

 

Bravo mademoiselle! tu aurais du intitulé ton article “le métier d’ingénieur pour les nuls” :) super article!


 

Ah ben si on m’avait dit ça plus tôt ! Tu lèves un épais voile de mystère, là. Et du coup, j’en connais qui perde un peu de leur prestige. Lol !


 

super article. Moi je suis future ingénieur en agronomie et franchement je suis passionnée parce que je fais. Dommage qu’en france tous ces domaines ne soit pas très évoluer . Par ex, tu parles de métrologie c’est une discipline peu explorée dans certains secteurs et c’est dommage même dramatique par exple pour les nanotechnologies alimentaires il n’y a toujours pas de métrologie adaptée alors que nous en consommons donc on ne sais pas si c’est nocif ou pas . Et puis c’est tellement cool de bosser avec des mecs.. sauf quand on se prend tous un tas de blagues vaseuses


 

@xena: c’est vrai qu’il y a très peu de passerelles entre différentes disciplines, comme exemple tu as aussi l’ingénierie appliquée à la médecine pourrait générer des progrès formidables (ex: acoustique, circulation du sang, biomécanique). ce cloisonnement est vraiment préjudiciable.


quand à bosser avec des mecs, je te rejoins :)


 

Visiblement il y a encore beaucoup de boulot à faire dans les logiciels et surtout dans les IHM. On peut faire très pros et très agréable à utiliser (j’ai pas dit bling bling hein, juste efficace).


 

@Zadig et Raph: oui, j’ai vu que la plupart des gens se demandent bien ce qu’on peut faire…et quand on leur dit, la question qui suit est: “heu, mais à quoi ça sert?” :D

et avec cette tendance à vouloir envoyer tous les gamins en école, on a tendance a complètement idéaliser ce métier…


 

ahaha le “chercheur trouve, l’ingenieur bidouille ” :-) Perso je suis ingenieur en electronique (systemes embarques) = informatique en gros et ce que tu dis est egalement vrai dans ce domaine. S’ y ajoute le cote ” je dois creer un truc pour trouver une solution a CE probleme” et forcement tu n’as aucune idee de la solution. Donc finalement nous on bidouille en cherchant :-)


 

@JelizaRose: exactement, c’est ce qui fait le charme du métier, de devoir se creuser la tête!


Je laisse un commentaire

NB : Avant de commenter, rendez-vous sur la charte des commentaires

Vous devez vous identifier pour pouvoir laisser un commentaire.

Zapping

Audrob
Audrob a posté un article. (18:52)
Rose H.
Rose H. a posté un commentaire. (17:13)
Kostasb13
Kostasb13 a mis à jour son avatar. (17:13)
Kostasb13
Bienvenue à Kostasb13 (17:13)
BritBrit
BritBrit a posté un commentaire. (17:06)
Previously on LR

Paulette, émancipée ?

J'en ai tellement entendu parler que je voulais voir ça par moi-même. Je parle de Paulette, bien sûr, le magazine communautaire lancé par Irène Olczak. En 2010, c'était la version web, puis plus...

Bref : un phénomène de société ?

Bref, programme court ou shortcom, est diffusée sur l’antenne de Canal + depuis septembre 2011. Ce n’est pas la première série de ce genre. Un gars une fille avait aussi eu un grand succès...

Récit de concert où glam et bière peuvent rimer

Ce jour-là, j'avais mis trois heures à me préparer pour le concert qui m'attendait et j'ai bien fait. Habituée des petits concerts de ma ville, frêle esquif aimant la bière, j'étais encore une fois parée...

Paradigme de la vie et des relations par mon chat

Parfois, je me sens proche des idées de Brigitte Bardot. Je ne parle pas de cette obsession pour la choucroute ou l’aigreur haineuse, mais plutôt de la croyance en un monde animal...

Ne pars pas

C’est sous la pluie battante que je le regarde partir, la nuit tombe doucement ce soir, timidement. Dois-je le rattraper pour lui dire ce que je ressens ou laisser faire la vie qui peut-être le ramènera à moi ? Je n’ai pas le courage...

D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère

Travaillant depuis peu dans le domaine du droit, une collègue m'a conseillé de lire le roman d'Autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère afin de mieux appréhender le monde de la jurisprudence...

Les Partenaires

Les Amies

Paperblog