Humeurs

La matrice

Vous êtes maintenant en âge de procréer depuis… fiouh… un certain temps déjà.
Malgré les années, vous vous souvenez encore du jour où les anglais ont débarqué. C’était justement à votre retour de voyage scolaire à Londres. Juste retour des choses.

matrice3Votre mère avait préparé le terrain depuis longtemps déjà, évitant l’écueil de sa propre mère de la laisser dans l’ignorance jusqu’à la date fatidique. Elle se rappelait trop bien à 11 ans, avoir failli s’évanouir de frayeur sur la plage de Palavas-les-Flots en constatant que les pois blancs de son maillot avaient subitement rougi à l’entrejambe. “Maman, les petit pois sont rouges”.

Bref, vous au moins, vous étiez prévenue mais vous avez eu du mal à comprendre quel était le big deal là-dedans. Votre mère semblait tellement fière que sa petite fille devienne une femme et votre meilleure copine a blêmi comme une hyène le jour où vous le lui avez annoncé parce qu’elle, elle ”les” attendait toujours.

Vous, vous aviez juste mal au bide et à nouveau une couche.

Plusieurs années plus tard, vous avez fait l’amour pour la première fois. Vous avez bien sûr utilisé un préservatif parce que vous aviez peur des MST (même si votre amoureux était aussi novice que vous) mais aussi parce que votre mère cette fois-ci n’avait pas prévu le coup de la visite chez la gynéco anticipée.

Un jour, le préservatif a glissouillé un peu. Immédiatement, instinctivement, vous avez eu peur d’être enceinte. C’est à ce moment précis que vous avez réalisé ce que signifiait “être en âge de procréer”. Ça ne vous avait jamais effleuré auparavant.

S’en suivit alors une phase d’intellectualisation intense d’un concept que vous n’arriviez pas à saisir dans votre chair : vous êtiez une matrice.

Définition Wikipédia :Matrice — du mot latin matrix (matricis), lui-même dérivé de mater, qui signifie « mère »  un élément qui fournit un appui ou une structure, et qui sert à entourer, à reproduire ou à construire.”

Voilà le big deal, en tant que femme, vous êtes une enveloppe, une coque, une carapace, une enceinte potentielle. Vous qui vous étiez envisagée jusqu’à présent comme une unité pleine et entière, complète et unique, vous réalisez que vous n’êtes qu’une coquille vide conçue pour recevoir.

Commence alors une véritable terreur de la grossesse. Comprenons nous bien, avoir un jour des enfants, les élever et les voir grandir, dans l’idée ça ne vous déplaît pas.

Mais devenir une matrice conçue pour faire croître un être autre… ça non.
Vous vous sentez bien trop intègre pour cela et vous êtes juste dans une incompréhension totale lorsqu’on emploie le mot de plénitude pour décrire l’état de la femme enceinte.
Le mot qui vous viendrait, ce serait plutôt aliénation. Ouais, comme dans “Alien le retour de la vengeance de la mort qui tue 2″.

Un jour, vous êtes toute chamboulée parce que votre amie de toujours et du bout du monde avec qui vous avez eu des débats passionnés sur la question vous annonce qu’elle attend un bébé.

Et vous êtes chamboulée parce qu’elle n’a pas dit “être enceinte“, expression que vous avez en horreur mais “attendre un bébé“. Et que ces mot placent le focus sur autre chose qu’elle-même. Elle ne dit pas “mon corps est en état de gestation ou de grossesse” avec tout ce qu’on suppose in peto de mutations, de bouleversements hormonaux, de sautes d’humeurs et d’épisiotomies à la clé.

Elle dit qu’elle attend qu’arrive son bébé.

Vous vous rendez alors compte qu’avoir un enfant, c’est être capable de se détourner de sa propre personne pour accueillir l’autre, c’est ne plus être qu’égoïste et être prêt à ne plus être tout à fait que soi-même pour devenir la mère de quelqu’un d’autre.
Et vous êtes soudain plus en paix avec vous-même.

(c) Pensiero

16 Responses to “La matrice”

  • exactement antigone, un enfant c’est se décentrer de soi , mais malheureusement certaines femmes pendant la grossesse sont obsédées par leur petite personne. J’avais une amie de ma grande soeur qui quand elle a accouchée à fait une dépression et voulait absolument re-être enceinte parce qu’elle avait l’impression qu’on ne s’occupait plus d’elle mais du BB, sans vouloir être méchante ce type d’attitude narcissique me donne la gerbe

  • xena: Elle ne devait pas être réellement prête alors. On peut aussi comprendre que certaines croient être prêtes à avoir un bébé parce qu’il y a une certaine pression sociale à devenir mère à un certain âge et que certaines n’y résistent pas. Pour ma part, je me suis jurée de m’écouter scrupuleusement et de ne sauter le pas que quand je serais prête à me décentrer de moi comme tu le dis si justement.

  • Ton texte est apaisant..J’ai du mal à imaginer de porter un autre être en moi, de créer une vie. Une vie qui pourrait déraper, être pourrie. J’ai une certaine peur de cette responsabilité..

  • Krib: ou pas aussi. Et puis on a une responsabilité dans la création de cette vie mais elle devient plus limitée quand l’enfant acquiert de plus en plus de libre arbitre pour décider de ce qu’il en fait et d’utiliser les bonnes bases (et rejeter les moins bonnes) qu’on peut lui avoir transmis.

  • Il y a effectivement certaines femmes qui ne se sentent vivre que dans la grossesse… je n’avais jamais pensé qu’on puisse vivre ça comme une aliénation, quoi qu’à bien y réfléchir, être deux dans un même corps ça fait flipper…. moi ce qui me stresse c’est plutôt le après avec bidon, périnée et cellulite !

  • On peut être bien plus bandante après sa grossesse qu’avant… pas de vergeture, pas de périnée disloqué- tout se répare s’il faut, on refait bien des pifs et on n’a pas le périnée au milieu du visage-, et je connais des maigrichonnes sans enfants à cellulite-la vie est injuste-
    alors…. va pour l’alien: l’autre. Différent du début jusqu’à la fin. C’est pénible et heureux, à la fois.
    Franchement, un mouflet ça te laisse plus de rides “d’expression” que de bidon…et il a le choix de laisser les “bonnes choses” pour ne prendre que les”mauvaises”…ça dépend combien de temps il veut rester en thérapie;….

  • Tes deux premiers paragraphes sont pour ainsi dire parfaits. Pas que le reste du texte soit moins bon, juste qu’ils remplissent parfaitement leur rôle d’amorce.
    Douceur enfantine, mélancolie souriante, intelligente naïveté, le tout de couleur sépia. Une écriture géniale, où chaque mot a sa place, son sens et sa connotation. Une sorte d’écriture en trois dimensions, qui tient bien plus de l’art que des mathématiques. Voila ce que ça m’évoque.
    Le reste du texte est plein de charme. Il m’a parlé, sans que je le comprenne, m’a emprisonné sans que je le retienne. Tes mots n’auront pour moi jamais la profondeur que tu leur a donné. Imperméabilité masculine oblige.
    Cet article me transcende, et par la même gagne toute mon affection et admiration. Et toi aussi, évidemment. Je ne saurai te nommer, car tu es bien plus qu’un pseudonyme.
    Tu es une matrice, celle de ce texte. Merci à toi.

  • Netzah: bof après t’as d’abord d’autres choses à penser et puis quand t’as déjà de la cellulite… :)

    Calamity gen: oui, faire un clone parfait ça doit être certainement pire que de mettre au monde un être nouveau et différent qui a le choix de ne prendre que le mauvais pour te faire angoisser :) Je commence une épargne “thérapie” (pour moi et le gosse) dès que la crise se clame un peu!

    le mal: merci vraiment, c’est terriblement flatteur surtout venant de toi. C’est marrant que tu parles des 2 premiers paragraphes parce qu’eux et le thème de l’article me sont venus une nuit pour ainsi dire tous seuls: au matin j’avais chaque mot en tête. Et le reste a été ajouté en “veille”.
    Merci en tout cas :)

  • Je n’ai encore jamais commenté sur LR , il faut une première à tout !
    J’ai été très touchée par ce joli texte !
    C’est bien connu , on ne naît pas femme/mère , on le devient !
    La vie , c’est le parcours qui nous permet d’y parvenir , il est parfois court , simple et évident , parfois long et cahotique , rien n’est écrit !
    Il dépend des circonstances , des rencontres , de tellements de facteurs ………
    Ce qui est certain , c’est qu’il ne faut pas se forcer , il faut se laisser porter , et quand on est prète , on le sait !
    Et à ce moment là , la magie opère , que l’on ait des galères ou pas , attendre un enfant reste un moment unique dans la vie d’une femme !
    Et il est vrai que lorsque l’enfant paraît , on s’oublit , ce qui prime c’est son bien-être , et non plus le votre , c’est naturel , on ne réfléchit pas ………
    Et même si tout cela représente beaucoup d’engoisses parfois , on en prendrait bien un pour tapper sur l’autre , des fois , je vous jure ……., un simple petit bonheur ( genre célèbre cadeau de fête des mère ! ) vous plonge dans un état de béatitude , la larme à l’oeil , qui écrase tout le reste !

  • Avatar de Pak
    Pak

    Apaisant c’est exactement le mot.
    Des mots très juste pour un état complexe, la dernière phrase m’a arraché un profond soupire serein :)

  • Tilimarlene: merci pour ce 1er comm. Tu as l’air d’être une femme qui profite à fond de cette belle expérience.
    Pak: merci :)

  • c’est indescriptible. et incompréhensible. même pour celle qui créer, celle en qui se créé un être. un être qui est elle. mais qui en même temps n’est pas elle. un être qui EST. et ce petit être qui “prend vie”, à qui on “offre” la vie, ce petit être n’est pas elle. et elle l’aime parce qu’il l’a poussé à voir le monde sous un autre angle.

  • * Mode nuits pleines de psychotages > On *

  • cet etre qui, meme avant sa naissance ,manifeste deja son desaccord a rgrand renfort de coups de pieds

  • zan: toi qui es en plein dedans, psychote pas trop! C’est juste à vivre alors enjoy!
    frenchi971: ben y’en a qui sont contrariants par principe, avant même de savoir ce qui les attend!

  • Encore un article sur la grossesse, et tres bien ecrit, comme toujours….
    Ca fait avancer mon cheminement personnel sur le fait d’attendre un bebe un jour (ou non), oui parce que c’est le sujet a la mode en ce moment dans mon entourage, les bebes…

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