J’ai plus sommeil.
La faute à mon nouveau travail que j’ai. 1 an pour le dénicher, vous pensez si en arrivant le premier jour, fraiche comme un Gardénia j’étais motivée pour le garder.
A priori la seule compétence demandée pour cet emploi de serveuse-plongeuse-femme de ménage-j’en passe et des meilleures, dans cette maison médicalisée, c’était d’en avoir envie. Après un an de chômage hyperactif, j’en avais grave envie.
A la fin de la journée néanmoins, mon bel enthousiasme s’était un peu effrité ; je crois que ça a dû commencer entre la huitième et la neuvième heure de travail. Sans pause. Sans avoir même eu le temps de visiter les toilettes. En même temps, les 3 litres d’eau ingurgités depuis le matin avaient été transpirés, ou  sournoisement stockés dans mes chevilles, alors c’était pas trop un souci.
C’est au moment du goûter d’anniversaire des 6 pensionnaires nés en Septembre que quelque chose a craqué. La joie forcée de l’animateur fou à la guitare, les pleurs effrayés de certains résidents devant tout ce vacarme. Et paradoxalement le plus douloureux : les yeux des valides illuminés par la perspective d’une danse, et la flamme éteinte sitôt les derniers pas esquissés.
« Rendez vous le 20 Octobre pour un nouvel anniversaire », autant dire, pour eux, le siècle prochain…
24h en leur compagnie en deux jours, c’est peu et c’est beaucoup, on en repère certains qui sortent du lot, l’aristocratique Mme De … qui en impose malgré son allure d’oiseau fragile, Mme D. qui n’accepte pour tout repas que des sardines à l’huile et des poires, Mme R. qui raffole des croutons de pain, Mr B. qui refuse la compagnie des autres pensionnaires et mange dans le petit salon bleu, Mme A. qui a peur de mourir parce qu’elle a si mal à l’oreille vous comprenez, ce n’est pas normal à son âge, Mme M., ma préférée, qui m’appelle tendrement « mon petit » et s’inquiète pour ma santé alors que la sienne vacille.
Et puis il y a les familles. Laissez-moi vous dire que les parents en visite ne sont pas gentils. J’ai eu besoin d’une matinée pour comprendre et leur pardonner leur impatience et leur impolitesse. Ce n’est pas facile de laisser ici, derrière soi, une mère adorée ou un grand-père chéri, c’est une violence. Beaucoup partent les yeux rougis, le nez et les joues trop rouges. Je préfère ma place à la leur, malgré tout.
400 mètres à peine, peut-être moins, sépare la maison de retraite  de mon chez-moi, c’est peu et en tout cas ce n’est certainement pas assez pour chasser tout ce petit monde de mon esprit.
Désormais depuis un peu plus de 48h, il y a 85 visages gris et froissés qui squattent sous mes paupières dès que je ferme les yeux et je me demande un peu anxieuse, si jeudi prochain tout le monde sera bien au rendez-vous.
En attendant que l’habitude donne la distance nécessaire pour bien faire le travail, je vais me serrer très fort contre le corps rassurant et les mains chaudes de Mr Monmari, pour oublier qu’un jour, moi aussi, je serai vieille.
(c) margnac
posté le 29/09/2008 | 2933 vues | 17 commentaires | tags: chômage travail
Oui, émouvant, c’est le mot. Certains petits vieux sont tellement attachants..et d’autres nous font peur inconsciemment, parce qu’ils perdent la tête, parce qu’on a peur de devenir vieux nous aussi, et donc, de mourir…
C’est tellement vrai! J’ai envie de rire et de pleurer. C’est trop dur. Je n’ai plus mes parents et ma vieille tante vient d’entrer à la maison de retraite, à 90 ans, parce que son gentil mari est devenu méchant, à 90 ans.
Pour en remettre une couche-ah ah ah-, il y a des enfants, des ados des gens de tous âges dans le même état: le problème, c’est qu’on est faits de chair et que ça ne va pas du tout, mais alors pas du tout, ni avec le temps ni avec notre esprit qui voudrait bien être libre ou libéré de ce corps… accompagner, c’est être avec, on ne peut malheureusement pas décharger l’autre de sa peine, juste comme toi, être bienveillant et actif.
Elle a bien raison, Madame M. de s’inquiéter de ta santé, si elle te voit courir et transpirer comme ça…! merci pour ce très beau texte, touchant et sincère.
j’ai les yeux pleins de larmes (décidément…) et je voulais sincèrement te dire que ton texte est magnifique. Nous allions voir mon beau père en maison de retraite et ce sont des beaux souvenirs malgré tout. Je rends au passage hommage au dévouement et à la gentillesse de tous ces employés, infirmières, cuisiniers, serveurs etc..qui tous les jours travaillent à rendre la vie meilleure à ces “seniors” qui sont ce que nous serons tous un jour…vieux et peut-être malade.
Ma mère est en grande forme, ma tante aussi, je sais que j’ai de la chance.
Ton texte est vraiment triste, moi aussi tu m’as donné la larme à l’oeil, surtout que j’ai perdu ma grand mère le 1er janvier de cette année. Je sais que certaines personnes ne peuvent pas s’occuper de leur personnes agées, mais je trouve vraiment les maisons de retraitres tristement horible. J’éspère ne jamais avoir à y vivre.
ca dépend, melle Ness, mon beau père était dans une maison de retraite, certes pas très belle, ni très moderne mais il y était heureux avec des amis et quelques dames (la tête de mon mari quand il lui a raconté s’être fait “attraper” par la surveillante avec une dame complaisante ! j’en souris encore !) et un personnel hyper dévoué ! Tout ça dépend beaucoup du personnel. Les maisons de retraite doivent être des lieux de vie, pas des mouroirs. Ce sera le mot du jour !
Prendre la décision de placer sa mère, ou son père dans une boîte à vieux, c’est terrible. Mon arrière-grand-mère est morte là -bas, malheureuse comme les pierres. Tu as l’air concernée par leur vie, mais ce n’est -hélas- pas le cas de tout le personnel…
Mon autre arrière-grand-mère vit encore chez elle, à 97 ans. Elle se sent parfois seule, mais nous sommes là , et je crois qu’elle préfère infiniment son indépendance à une boîte. C’est une chance d’avoir la possibilité de ne pas passer par là , je crois.
En tout cas bravo pour ton article, très sensible et très digne.
de toute façon, rester chez soit jusqu’au bout c’est quand même la meilleure solution !
Bonjour à toutes et merci pour vos adorables commentaires.
Le 4 Octobre cela fera deux ans que mon père est mort. A l’âge de 61 ans.
Je pense beaucoup à lui en ce moment, au fait que sa terreur était de perdre un jour son autonomie, de peser sur ma soeur et moi, de perdre la tête. Je ne sais quoi éprouver au vu de ce que je vis à la maison de retraite. Certains pensionnaires sont bien là physiquement mais d’une certaines façons aussi ils sont “partis”. Je ne suis pas soulagée de la mort de mon père, c’est encore aujourd’hui une plaie béante, mais il ne portera jamais de couche, ni de bavoir jaune géant. A jamais mon père est beau et jeune, c’est la première fois que je trouve un soulagement à ma peine, d’une façon un peu tordue sans doute…
Pour le personnel avec lequel je travaille, il est pour majeure partie extrêmement bienveillant, les rares pétages de plombs auxquels j’ai pu assisté sont dû à la fatigue d’un emploi du temps absurde. Comment donner le meilleur de soi pendant des services qui durent 12 heures d’affilée ?
Quoiqu’il en soit je ne sais pas combien de temps durera mon contrat, mais je sais que je ne suis pas prête de l’oublier, ce travail…
Oui, je pense qu’il faut aussi se mettre à la place d’un personnel sous payé, avec un travail de folie et parfois peu de reconnaissance tant des pensionnaires que des familles. Et si parfois ils paraissent indifférents, il ne faut pas oublier qu’une implication excessive ne produit pas forcément de bonnes choses.
@ Serena : je suis bien d’accord avec toi, ce sont des boulots vraiment durs, autant physiquement que moralement. Cela dit, j’ai rencontré parfois des infirmières qui manquaient profondément de respect pour les pensionnaires, et j’ai trouvé ça odieux.
J’ai travaille pendant deux mois comme “auxiliaire de vie” avec de personnes handicapes, c’est différent qu’en maison de retraite mais finalement ça se rejoint beaucoup… Il faut avoir une sacree force de caractère et une réelle envie de donner de sa personne pour travailler longtemps dans ces milieux la….
En tout cas on en apprend beaucoup sur soi meme et sur les autres, on apprend a voir les choses autrement….
J’ai aussi travaillé comme femme de service dans une maison de retraite, cela n’a pas duré longtemps parceque c’étais trop de pression par les vieux, qui déliraient ou se lamentaient du matin au soir, c’étais d’un autre sens, assez triste pour eux car ils désiraient tous, plus ou moin, mourir le plus rapide possible, je n’arrivais pas à être patiente, calme avec eux, j’étais trop fatigué, trop stressé par mon travaille que je n’ai pas consacré assez d’attention et d’égard envers eux et c’est regrettable de constater que l’on a pas autant d’amour à apporter à ces pauvres vieux que je levais le matin pour les laisser, jusqu’au coucher, sur leur fauteuil…!
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c’est très émouvant ton texte. j’ai la chance d’avoir encore 3 de mes grands-parents, tout trois autonomes (je touche du bois).
quand on est petit on pense qu’ils sont éternels…on est vite rattrapés par la réalité.