Agnessa regarda sur sa droite. Une petite fille Ă©tait nichĂ©e dans les bras de sa mère. Elle paraissait sur le point de s’endormir. Elle la fixa quelques secondes puis dĂ©tourna la tĂŞte et regarda droit devant elle, les yeux dans le vague.
Elle se sentait en sĂ©curitĂ© drapĂ©e dans son niqab noir dans lequel elle n’Ă©tait pas franchement Ă l’aise. C’est vrai c’Ă©tait la toute première fois qu’elle en portait un et elle dĂ»t admettre que ce n’Ă©tait vraiment pas pratique. Elle avait eu du mal Ă rejoindre les sièges qui se trouvaient tout Ă l’arrière du théâtre et avait failli trĂ©bucher plusieurs fois.
Elle sentait le poids de la bombe sur sa poitrine et son ventre. Le dĂ©tonateur dans sa main. Elle avait un peu peur de bouger. Elle respirait lentement. Elle voyait Ruslan sur la scène prendre des ordres de son chef. De lĂ oĂą elle Ă©tait, elle ne pouvait rien entendre. Il tourna les yeux vers elle. Agnessa lui sourit mais il ne pouvait rien voir. Sous son habit encombrant, on ne devinait qu’Ă peine ses yeux.
Agnessa avait Ă©tĂ© contactĂ©e quelques semaines auparavant. Elle avait, dans le passĂ©, cachĂ© quelques combattants tchĂ©tchènes chez elle, les avait soustraits aux yeux des militaires russes. Ruslan lui avait demandĂ© de faire partie de son commando. Elle avait dit oui sans vraiment rĂ©flĂ©chir. Les autres lui faisaient dĂ©sormais confiance. En mĂŞme temps, ils n’avaient pas le choix car il restait maintenant peu de personnes susceptibles de les aider.
Depuis que la vie avait plus ou moins repris son cours dans la capitale, plus personne ne voulait entendre parler d’indĂ©pendance. Les habitants avaient payer un lourd tribut Ă ce combat et ils Ă©taient las de cette guerre, ils prĂ©fĂ©raient rester passifs. Ils ne voulaient plus la violence, la douleur. Ils voulaient seulement la vie normale. Avec ceux qui restaient de leurs familles dĂ©chirĂ©es.
Agnessa, elle, n’avait plus de famille. De toute façon, elle n’avait dĂ©jĂ plus de famille avant la guerre. Sa famille Ă elle, c’Ă©tait Ruslan. Alors quand il lui avait parlĂ© de ce projet fou, elle n’avait pas hĂ©sitĂ© Ă le suivre. Pas par idĂ©ologie, non. Par amour. Parce qu’elle n’avait pas le choix. Si elle refusait, elle le perdait de toute façon. Alors elle avait dit oui. Simplement. Elle ne se faisait pas d’illusion, elle savait comment tout ça allait se terminer. Elle prĂ©fĂ©rait ĂŞtre avec lui, c’est tout.
Il Ă©tait un peu plus de dix heures du soir. Le théâtre Ă©tait maintenant plongĂ© dans une semi-obscuritĂ©. Le silence Ă©tait entrecoupĂ© de chuchotements, de pleurs Ă©touffĂ©s. Une litanie incessante s’Ă©grenait sur les lèvres de la vieille femme Ă sa gauche. Elle priait. Tous ces gens autour d’elle avaient peur mais elle voulait leur dire qu’il ne fallait pas. Qu’ils ne leur feraient aucun mal.
Elle ferma les yeux. Elle se voyait de retour Ă Grozny. Elle y avait un magasin. Une petite Ă©picerie de rien du tout. Elle travaillait mais gagnait Ă peine de quoi vivre. Elle aimait quand mĂŞme bien s’occuper de sa petite boutique. Elle n’avait parlĂ© Ă personne de ses projets. C’Ă©tait la consigne. Elle avait juste baissĂ© le rideau de fer lundi soir. La clĂ© se trouvait toujours dans sa poche d’ailleurs. Ruslan Ă©tait venu la chercher avec plusieurs autres personnes qu’elle ne connaissait pas. Ils avaient tous l’air très jeune, comme elle.
Le voyage avait Ă©tĂ© long et silencieux. Très tĂ´t, ils avaient changĂ© de vĂ©hicule. Le petit groupe s’Ă©tait sĂ©parĂ© dans plusieurs voitures en formant des couples, plus sĂ»rs de passer les checkpoints de l’armĂ©e russe. Cela reprĂ©sentait pas mal de vĂ©hicules et mĂŞme si c’Ă©tait de vieilles Jigouli toutes dĂ©glinguĂ©es, elle se demandait oĂą ses compagnons les avaient trouvĂ©es.Peut-ĂŞtre les avaient-ils tout simplement volĂ©es.
Le voyage avait durĂ© une semaine, un mois, elle ne savait plus très bien. Tout ce qu’elle savait c’est que Ruslan Ă©tait lĂ , Ă cĂ´tĂ© d’elle et c’est tout ce qui comptait. Elle aurait aimĂ© lui dire de tout laisser tomber, de s’enfuir avec elle dans cette vieille carcasse de voiture. Ce courage-lĂ , elle ne l’avait pas eu mais peut-ĂŞtre que quand tout serait fini, ils pourraient se retrouver et partir loin de tout ça. Du haut de ses 18 ans, elle voulait croire que c’Ă©tait possible. Y croire encore un peu.
Les nĂ©gociations avaient commencĂ©. Cela faisait dĂ©jĂ un petit moment. Le chef du commando avait dĂ©jĂ libĂ©rĂ© quelques personnes au compte-gouttes en Ă©change de nourriture et d’eau. Comme cette petite fille avec sa maman. La vieille dame qui priait Ă cĂ´tĂ© d’elle allait devoir attendre son tour. Elle pleurait en silence, les yeux fermĂ©s.
Dans l’obscuritĂ© du théâtre, elle ne pouvait plus voir Ruslan. Il surveillait les otages qui descendaient dans la fosse de l’orchestre. Les gens qui avaient besoin de soulager un besoin naturel. C’Ă©tait plutĂ´t ingrat comme rĂ´le et bien loin de la glorieuse mission qu’il lui avait dĂ©crite lors de leur trajet en voiture. C’Ă©tait somme toute nĂ©cessaire mais elle Ă©tait sĂ»re que Ruslan n’aimait pas ça. Il ne voulait certainement pas traiter les gens comme ça. Comme des animaux. Ce n’Ă©tait pas bien.
Elle aussi, d’ailleurs, elle devait aller aux toilettes. Elle n’avait rien manger ni rien bu de la journĂ©e mais cela n’avait pas suffit. Son corps continuait Ă fonctionner malgrĂ© la situation. MalgrĂ© sa volontĂ©. MalgrĂ© les ordres qui Ă©taient très clairs: ne pas bouger d’un pouce. Elle ne savait pas quoi faire.
Agnessa Ă©tait Ă©reintĂ©e mais elle n’osait pas s’endormir. Elle luttait contre le sommeil. Mais c’Ă©tait plus fort qu’elle, juste fermer ses yeux une seconde, pas plus. Juste une seconde. Ses yeux se fermaient tous seuls. Ils ne lui obĂ©issaient plus. Elle sentit une vague l’envahir comme un engourdissement. Elle regarda autour d’elle et dans la pĂ©nombre, vit que les gens ne bougeaient plus. Elle remarqua alors le silence. Elle se sentait nausĂ©euse mais elle avait du mal Ă bouger. Son corps ne rĂ©agissait plus. Fermer les yeux juste une seconde et tout irait mieux. Elle se laissa sombrer.
Du fond de son brouillard, elle entendit des pas. Elle sentit du froid sur sa nuque, entendit un dĂ©clic et peu après, un bruit assourdissant. Puis, plus rien. Un blanc laiteux l’enveloppait. Elle s’y abandonna, sereine… Elle sentait une main serrer la sienne. Ruslan…
posté le 14/09/2008 | 325 vues | 1 commentaire | tags: Tchétchénie russie fiction
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