- Asseyez-vous, je vous en prie, me dit l’homme en face de moi, postĂ© de l’autre cĂ´tĂ© de la table qui lui sert de bureau. Il ne doit pas ĂŞtre beaucoup plus vieux que moi, peut-ĂŞtre d’un an ou deux tout au plus.
Je suis dĂ©tendue, encore un peu assommĂ©e par les dix heures de sommeil que j’ai eu le luxe de m’offrir la veille.
L’homme prend place en face de moi, et se met Ă pianoter sur son clavier d’ordinateur.
- Vous avez une pièce d’identitĂ© ? Un rib ? Votre carte Vitale?
Je lui tends le tout, que j’ai sagement prĂ©parĂ© la veille et glissĂ© dans une pochette en plastique.
- Merci. Bien, nous allons commencer, me dit-il avec un grand sourire.
C’est la première fois pour moi, et j’avoue que je suis partagĂ©e entre l’excitation et la nervositĂ©. Une histoire de fiertĂ©, je pense.
Alors qu’il entre tous les dĂ©tails de ma vie dans son ordinateur, date de naissance, nationalitĂ©, adresse, email, j’observe son bureau. Rien de personnel, pas une photo, ni mĂŞme une affiche. Quelques prospectus informatifs.
L’homme semble avoir l’habitude pourtant, son visage poupin ne m’inspire pas vraiment confiance. Il n’est pas spĂ©cialement beau, ni moche, ni maigre. Mais quelque chose me gĂŞne, je ne sais pas vraiment quoi. Alors que je passe en revue “mon rendez-vous” mes yeux s’arrĂŞtent sur son poignet. C’est lĂ que je la vois. Enorme, lisse, brillante. Une gourmette !
Je n’ai jamais Ă©tĂ© difficile en matière de vĂŞtements pour les hommes. Bien sĂ»r, un minimum est toujours requis et le jogging Ă proscrire. Mais s’il y a bien une chose que je ne supporte pas chez un homme, c’est la gourmette.
Impossible alors pour moi de me concentrer et encore moins de faire confiance Ă cet homme lĂ .
La gourmette est pour moi la pire faute de goût qu’on puisse faire. Elle me rappelle l’adolescence, quand mon amoureux faisait graver mon nom à l’intérieur d’un bracelet en cuir qu’il se jurait de ne jamais enlever.
Elle me rappelle le mari de ma concierge qui en plus d’exhiber son torse velu ne semble jamais quitter son bracelet favori comme s’il s’agissait de son bien le plus précieux.
La gourmette représente tout ce que je déteste : l’homme macho, l’homme qui manque de classe, l’homme nunuche qui porte au poignet le nom de sa petite amie.
La gourmette n’est pas un bijou, la gourmette n’est pas une tendance. La gourmette est moche et la gourmette me fait flipper.
Mais qu’est-ce que je fous ici. Je suis bardée de diplôme, j’ai voyagé dans une vingtaine de pays, je suis cultivée. Comment puis-je mettre mon avenir dans les mains de ce mec ?
- « Tenez, remplissez ce formulaire », me dit l’homme-gourmette en me tendant un dossier de quelques pages. « Avec votre expérience et votre CV, ça va passer comme une lettre à la Poste, vous z’inquiétez pas ».
Mais qu’est-ce que je fous là , mais qu’est-ce que je fous là  ?!!!
Mes yeux plongent alors sur le formulaire que je tiens entre les mains. Je ne peux m’empêcher de penser : Ça y est, c’est pour de bon. Je prends un stylo dans mon sac et commence à noircir les cases du dossier.
Appliquée, j’écris. Puis je lui rends le tout, signé accompagné des pièces requises. La gourmette inspecte le formulaire, se tord les lèvres, ouvre la bouche, se ravise. Puis me lance un « c’est bon, tout est en ordre, vous voilà demandeur d’emploi », un sourire franc sur les lèvres.
Me voilà « demandeur d’emploi », comme s’il s’agissait d’un titre honorifique, comme si je venais d’entrer dans une grande famille. Mais je n’en veux pas de ta famille moi. Mais qu’est-ce que je fous ici ?!
La gourmette m’explique alors que chaque mois je devrai effectuer ce que l’on appelle le pointage. Oui je sais, comme tout bon chômeur, je vais devoir pointer à l’Anpe.
Je rassemble mes affaires. La gourmette se tient droit devant moi, le sourire bright toujours accroché aux lèvres, la main tendue vers moi.
- La gourmette : Bonne journée
- Moi : A vous aussi, (mais qu’est-ce que je fous là  !!!)
Je sors du bureau, jette un coup d’œil dans la salle. A en juger par la file d’attente, la gourmette va avoir du boulot cet après-midi. Moi, du boulot je n’en ai pas. Ah satanée fierté ! Il n’y a pourtant rien de honteux à aller s’inscrire à l’Anpe !
Je réalise, en effet, il n’y a rien de honteux à aller s’inscrire à l’Anpe. Et s’il y en a un qui devrait avoir honte ce serait l’homme-gourmette pour avoir si mauvais goût, mais sûrement pas moi !
Ah satanée fierté, tu veux toujours avoir le dernier mot…
Je marche vers le métro Alésia et entends encore la phrase de la gourmette, « Z’inquiétez pas, ça va passer comme une lettre à la Poste ».
posté le 04/09/2008 | 1507 vues | 15 commentaires | tags: ANPE business chronique taf travail Quotidien Silhouette
C’est vrai que j’ai souvent Ă©tĂ© surprise : par exemple, la parfaite petite pĂ©tasse qui se rĂ©vèle ĂŞtre super gentille. Ou alors la fille qui s’habille cool mais qui est en fait une peste hypocrite. Et aussi le mec qui s’habille en branleur mais qui est très timide en fait. J’adore ce genre de surprises !
A chaque fois que je vais Ă l’ANPE ou aux AssĂ©dic (mĂŞme endroit maintenant), j’y vois toujours quelque chose de drĂ´le. Ce qu’ils sont lents, mais lents ! Mais c’est une bonne planque, et il paraĂ®t que le concours n’est pas bien difficile (ça se voit, cela dit).
ben je vais peut-ĂŞtre passer le concours alors. j’ai toutes les qualitĂ©s requises.
“l’homme nunuche qui porte au poignet le nom de sa petite amie.”
Mon copain porte ma gourmette (enfin, la portait avant qu’il la casse) et je porte la sienne. Je vois pas ce que ça a de mal ou de nunuche, peut-ĂŞtre un reste d’adolescence au pire, ou une Ă©tape avant l’Ă©change d’alliances au mieux.
Je tiens beaucoup Ă ma gourmette, c’est un cadeau de feu ma grand-mère que j’adorais, et c’est pour ça que je lui ai confiĂ©e. C’est une marque de confiance. Je ne lui en veux pas de l’avoir cassĂ©e, ça prouve qu’il y a une raison pour que celles des mecs soient plus Ă©paisses que celles des filles ! J’attends juste qu’il la fasse rĂ©parer et qu’il la remette.
@La Fille : non mais quand je suis lĂ y’a toujours quelquechose de drĂ´le qui arrive, je suis lente, très lente, et je cherche une planque pour prendre mon congĂ© maternitĂ© ^^
J’aime bien les gourmettes perso, apres tout depend de l’allure qu’elle a et du bras de la personne qui la porte…. Parce que bon une grosse gourmette doree sur un poignet d’homme tres velu, c’est moyen quand meme….
Ah vous ĂŞtes graves les filles avec la gourmette :( Et tu soulignes de surcroĂ®t que le mec a Ă©tĂ© sympa avec toi, il a juste fait son boulot et ne t’a pas dĂ©daignĂ©e ni jugĂ©e lĂ oĂą d’autres conseillers ANPE ne se seraient pas gĂŞnĂ©s…et toi tu le juges Ă sa gourmette :S. Dommage.
Perso je ne suis pas fan des gourmettes non plus (le summum Ă©tant la chaĂ®ne “grains de cafĂ©” pour moi) mais de lĂ Ă juger une personne Ă ce dĂ©tail, c’est un peu rĂ©ducteur non?
Je suis d’accord, la gourmette est rĂ©dibitoire pour moi. D’après moi c’est une faute de goĂ»t aussi Ă©norme que les chaussettes de sport blanches avec une tenue de ville (et il y en a beaucoup qui ne comprennent pas, si ce n’est pas un comble !)
En revanche la gourmette n’empĂŞche pas l’homme-gourmette de bien faire son travail et d’ĂŞtre agrĂ©able..
Ah bah moi cela ne me gĂŞne pas, je dois dire…Ce n’est pas le genre de choses que je remarque, je suis beaucoup plus attentive au regard, aux expressions faciales qui trahissent toujours un peu une personne, Ă la courbe des lèvres…Les bijoux, et mĂŞme les fringues masculines, je m’en moque (sauf quand c’est vraiment très outrancier)
Je me trompe peut-ĂŞtre, mais ce qui me frappe dans ton texte, c’est Ă quel point il est rĂ©vĂ©lateur d’une certaine conception sociale. Je ne suis pas du tout sociologue, et je dis peut-ĂŞtre une bĂŞtise, mais j’ai l’impression que la gourmette est un marqueur social fort, qui signe (au moins pour certains) l’appartenance Ă une classe sociale “basse”. Tu dis notamment : “Elle me rappelle le mari de ma concierge”
Je pense que c’est pour ça que le port de la gourmette est rĂ©dhibitoire pour certains, et pas du tout pour d’autres. Il me semble que c’est une question de codes socio-culturels, et que c’est justement le nĹ“ud de l’anecdote racontĂ©e : quand tu dis “Je suis bardĂ©e de diplĂ´me, j’ai voyagĂ© dans une vingtaine de pays, je suis cultivĂ©e. Comment puis-je mettre mon avenir dans les mains de ce mec ?”, j’ai l’impression que ce qui se joue, c’est la peur de “chuter” socialement, et que c’est pour ça que ton attention se cristallise sur la gourmette.
Je me rends compte que ça fait un peu psychologie de comptoir, c’est pas mon intention. Je ne suis pas du tout en train de dire que tu es une grande bourgeoise qui mĂ©prise le bas-peuple, hein, et je crois qu’on a tous ce genre de “catalogage” inconscient. Simplement, ça m’a vraiment frappĂ© Ă la lecture de ton texte. Est-ce que ça te semble stupide, comme interprĂ©tation ?
@Daifuku : je pense que c’est tout Ă fait ça. La gourmette est un marqueur social, tout comme la chaine autour du coup et la chevalière plaquĂ© or (Ă ne pas confondre avec la vraie chevalière Ă armoiries qui est Ă©galement un gros gros marqueur social…). C’est pour cela que tout le monde ne comprend pas les choses de la mĂŞme manière, chacun n’a pas forcĂ©ment les mĂŞmes codes…
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