Moi, les rentrées, j’ai jamais aimé ça. D’aussi loin que je me souvienne, je n’arrivais plus à dormir une semaine avant le jour fatidique, je faisais des cauchemars où j’arrivais toute nue à l’école, et même mes fournitures toutes neuves, que j’avais choisies le cœur léger, commençaient à me faire peur à mesure que la rentrée s’approchait.
Alors, pensez-vous, devenir prof… non, ça ne pouvait pas être pour moi. Je me suis engagée en lettres modernes après mon bac littéraire, parce que les bouquins c’est mon truc. Parce que j’avais envie de découvrir plein de choses, de savoir disserter, de lire des pavés, de comparer des œuvres de tous les pays…
J’ai passé trois années délicieuses à la fac, et une fois licenciée de lettres, il a fallu réfléchir. A l’avenir. A ce que je voulais, pouvais faire. La voie royale, c’était évidemment devenir prof : passer le CAPES, et puis enseigner le français en collège ou lycée. Alors je me suis dit, pourquoi pas ? En même temps que je m’inscrivais en master 1, je me suis inscrite au CAPES de lettres. Que j’ai foiré lamentablement. Mais cette même année, j’étais assistante d’éducation (le noble terme pour surveillante) dans un lycée. Pour d’obscures raisons, un professeur de français de classes de 1ère est en arrêt pour les derniers mois de l’année. Le lycée veut embaucher un vacataire. Et je suis la candidate idéale, avec ma licence de lettres et ma connaissance de l’établissement !
Bien évidemment, j’accepte. Et j’ai alors découvert ce que c’était, que d’être prof. C’est bosser chez soi, pendant des heures et des heures. Relire ses notes à une heure du matin, parce qu’on ne peut pas se permettre de foirer le cours du lendemain. C’est la même peur au ventre que lorsque j’étais élève : impossibilité de dormir le dimanche soir, je passe et repasse dans ma tête la progression de mon cours, est-ce que je leur ai dit ça, est-ce qu’ils ont tout compris ?
J’arrive, ce fameux lundi matin, une bonne demi-heure en avance. J’ai le cœur qui bat la chamade. J’ai peur de me retrouver face à ces trente élèves qui vont me scruter pendant deux heures. Alors que les élèves, je les connais - mais en tant que pionne. Là , je dois être l’autorité, celle qui dit ce qu’ils doivent savoir, celle qui doit les aider à comprendre, à analyser. Ils entrent, je suis tétanisée. Et puis ça démarre. Ils sont plutôt dociles, me connaissent, ne me font pas « la misère », comme ils disent. Le courant ne passe pas si mal, même si je vois bien que certains ne s’impliquent pas du tout.
Ce qui est terrifiant et fascinant, c’est que la routine ne s’installe jamais. Il y a une totale impossibilité de savoir ce qui va se passer tel jour à telle heure. L’être humain n’est pas prévisible, l’être humain est vivant, vibrant. Parfois ils vibrent avec moi et s’enflamment pour « Ma bohème » de Rimbaud, parfois ils restent froids et stoïques face à la Peste de Camus.
Mes élèves ne sont pas des élèves de ZEP. Ils sont plutôt calmes, malgré les bavardages incessants. J’apprends à faire les gros yeux, à fixer le bavard lorsque le bruit est intenable. J’apprends à leur demander de lever la main quand ils s’expriment. J’apprends à parler, moi, toute seule, pendant des minutes, des demi-heures, d’un sujet qu’ils ne connaissent pas, ou mal. J’apprends à les questionner, à les faire s’interroger. J’apprends à rire de leurs bêtises, parce qu’ils ont 18 ans, que j’en ai 21, que je ne peux pas encore jouer la vieille conne. J’apprends même à les aimer, à éprouver une tendresse indescriptible pour eux. Parce qu’ils m’émerveillent parfois. Parce qu’il y a des moments où j’avais envie de m’effondrer en larmes en sortant de la classe - des larmes de pur bonheur, parce qu’ils étaient là , avec moi, pendant deux heures, parce qu’ils m’ont autant apporté que je leur ai apporté.
Mais il y a des choses que je n’ai pas apprises. Et n’apprendrai jamais : me confronter à leur échec. Accepter que tous ne puissent pas y arriver. Accepter qu’un élève ne comprenne pas, alors que j’ai expliqué la même chose trois fois, de trois différentes manières. Peut-être est-ce mon incompétence qui m’a rendue aussi inapte à les aider, ceux qui sont dans le fond de la classe, font semblant de dormir, et puis n’écrivent que des phrases bourrées de fautes d’orthographe (et ils sont en 1ère…).
J’ai ravalé mon égo. J’en ai pleuré la nuit, de ne pas réussir. De ne pas pouvoir les aider à réussir tous leur bac de français. Et puis j’ai compris. J’ai compris que tous ces moments-là étaient privilégiés. Privilégiés parce que je les connaissais déjà , ces gamins, étant leur surveillante. On s’appréciait mutuellement, parce que je n’étais pas la « prof », mais la pionne devenue prof. Oui, j’ai adoré leur faire cours. Oui, il y a eu des moments qui n’ont absolument pas de prix. Non, je n’ai pas regretté d’avoir travaillé 50 heures par semaine pour les aider. Mais non, je ne veux plus être prof.
Je ne sais pas faire face à l’échec, au désespoir. Je ne sais pas si je saurais faire face à l’insolence, à la violence. Mes élèves étaient sages, intelligents, vifs, heureux pour la plupart. Et pourtant, j’ai vécu des moments où j’étais paumée, incapable de sortir la tête hors de l’eau.
Je ne suis pas défaitiste. Ce boulot n’est pas fait pour moi. Je trouverai bien autre chose… et surtout, je garderai en mémoire ces moments de bonheur pur, où mes élèves et moi avons avancé, travaillé ; où nous nous sommes apporté des choses. Où j’ai appris, bien plus qu’eux. Merveilleux souvenirs, comme une pierre précieuse : le goût de l’école sera toujours là . Mais je continuerai à le regarder de loin, peut-être par lâcheté, facilité… peut-être aussi parce que je n’ai pas envie que mes élèves uniques soient remplacés par d’autres. Même si je sais qu’aucun élève n’en remplace un autre dans le cœur et la tête d’un enseignant, mais j’ai envie que ça reste unique, précieux, douloureux aussi, comme une veille de rentrée de petite fille…
posté le 03/09/2008 | 5048 vues | 6 commentaires | tags: prof métier journée_école taf travail
Ça veut dire que tu penses que ceux qui s’en fichent que leurs Ă©lèves ratent leur bac doivent ĂŞtre profs ? ;) Ça ne prouve pas que ce mĂ©tier n’est pas fait pour toi, juste que tu t’impliques dans ce que tu fais … comme les 50h que tu as passĂ©es Ă bosser pour eux.
Oh je n’ai jamais dit ça ! Loin de moi l’idĂ©e de critiquer ceux qui rĂ©ussissent Ă devenir profs, au contraire, je les trouve plus que courageux de faire face Ă l’Ă©chec, Ă l’incomprĂ©hension (Ă ce sujet, le livre de Pennac CHAGRIN D’ECOLE est vraiment Ă©loquent : comment comprendre le cancre quand on n’a jamais Ă©tĂ© cancre soi-mĂŞme ? c’est peut-ĂŞtre mon problème, en fait).
J’ai vraiment une profonde admiration pour ceux qui deviennent profs et rĂ©ussissent Ă aider leurs Ă©lèves ; mais je sais qu’ils passent par des journĂ©es difficiles, car non, on ne peut jamais ĂŞtre insensible. C’est un peu comme les travailleurs sociaux : ça m’inspire une Ă©norme admiration, mais je me sais vraiment incompĂ©tente dans leur domaine.
“Un petis mezage pour toa, plain de fote d’ortograf…”
Je plaisante bien sĂ»r…
J’ai entre autres Ă©tĂ© prof - de langues vivantes, Ă©videmment. ,0) ) - bien que j’aie suivi grĂ©co-latine.
La joie d’un prof, c’est de se dire en fin d’annĂ©e : je leur ai donnĂ© le goĂ»t des langues, ils ont appris quelque chose. Le plaisir de voir que les heures passĂ©es Ă prĂ©parer les cours n’Ă©taient pas vaines.
Quant aux Ă©checs : d’accord, il y en a. Soit parce que l’Ă©tudiant ne comprend pas soit ne veut pas comprendre soit n’est pas motivĂ©. Il
(suite) arrive Ă tout le monde de ne pas ĂŞtre intĂ©ressĂ© par l’une ou l’autre chose. ça fait des siècles que LĂ©onard de Vinci est dĂ©cĂ©dĂ©, après tout. L’idĂ©al est non pas de connaĂ®tre, mais de savoir oĂą dĂ©nicher l’information dont on a besoin au moment-mĂŞme.
Le problème du prof est la difficultĂ© de savoir comment s’y prendre avec un Ă©tudiant qui ne comprend pas : lui rĂ©expliquer de la mĂŞme manière ? Ou Ă chaqe fois d’une autre manière ? Ce qui risque d’encore plus embrouillĂ© les cartes dans l’esprit de l’Ă©tudant.
Ces annĂ©es en tant que prof m’ont laissĂ© un très bon souvenir.
NB : Avant de commenter, rendez-vous sur la charte des commentaires
Vous devez vous identifier pour pouvoir laisser un commentaire.

Des filles et des talents Troisième jour de rédac' chef pour Laurie et encore une sélection de textes aussi inspirés et émouvants les uns que les autres.
Some kind of unreal music #17 : Nécrologies Petit retour sur les carrières de deux figures emblématique de la musique.
Doc BBC #18 : Boenbotte, un ami qui nous veut du bien… Docteur Britbrit Chérie remonte les bretelles d'une Lady et vole à la rescousse de Boenbotte !
J'en ai tellement entendu parler que je voulais voir ça par moi-même. Je parle de Paulette, bien sûr, le magazine communautaire lancé par Irène Olczak. En 2010, c'était la version web, puis plus...
Bref, programme court ou shortcom, est diffusée sur l’antenne de Canal + depuis septembre 2011. Ce n’est pas la première série de ce genre. Un gars une fille avait aussi eu un grand succès...
Ce jour-là , j'avais mis trois heures à me préparer pour le concert qui m'attendait et j'ai bien fait. Habituée des petits concerts de ma ville, frêle esquif aimant la bière, j'étais encore une fois parée...
Parfois, je me sens proche des idées de Brigitte Bardot. Je ne parle pas de cette obsession pour la choucroute ou l’aigreur haineuse, mais plutôt de la croyance en un monde animal...
C’est sous la pluie battante que je le regarde partir, la nuit tombe doucement ce soir, timidement. Dois-je le rattraper pour lui dire ce que je ressens ou laisser faire la vie qui peut-être le ramènera à moi ? Je n’ai pas le courage...
Travaillant depuis peu dans le domaine du droit, une collègue m'a conseillé de lire le roman d'Autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère afin de mieux appréhender le monde de la jurisprudence...
Ne te flagelle pas parce que tes Ă©lèves ne comprennent pas ! Si dĂ©jĂ tu as rĂ©ussi Ă faire passer une idĂ©e ou deux, Ă leur faire aimer un texte, Ă leur faire lire un auteur qu’ils ne seraient jamais allĂ©s voir par eux mĂŞme, tu as tout gagnĂ© !