Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2012

Mot de passe oublié

La bureautiere

3ème aménagée et encre de Chine.

encredechine.jpg- « Je n’arrive pas à croire qu’Elle m’ait encore refilé la 3ème aménagée. Trois ans de suite ! Ils savent à peine lire alors distinguer un attribut du sujet d’un COD… et le Brevet à la fin de l’année ! Ils ne seront jamais prêts. Trop de lacunes !»

La diatribe s’achève d’un geste révélateur et le petit groupe de collègues qui s’est agglutiné autour de ma mère hoche la tête en chœur avec une compassion que je ne leur connaissais pas.

- « Et moi ! 3 heures sup’, je vais crever c’est sûr. De toute façon, si Elle continue à charger la mule comme ça, c’est bien simple : arrêt maladie direct. Forcément dans son bureau toute la journée à ne strictement rien foutre, Elle ne se rend pas compte de ce que nous, on vit. »

Elle, c’est la directrice de l’établissement scolaire dans lequel travaille ma mère et où elle vient d’effectuer sa rentrée. Je viens de passer 3 heures à lire et dessiner dans sa salle de classe déserte utilisant avec délice mes nouveaux crayons de couleur, prenant bien soin de ne surtout pas déborder et touchant avec délectation le rabat si doux de mon protège cahier.

Un énervé « la réunion est finie, viens avec moi dans la salle des profs » me tire de mes rêveries. Je range soigneusement mon cahier dans mon nouveau cartable – un Tann’s, le même que celui de Pauline mais en bleu, récompense de mes bons résultats de l’année dernière – en m’extasiant encore une fois de la bonne odeur de cuir qu’il exhale.

J’ai 6 ans et demi et j’aime l’école avec passion. Ma mère et ses collègues nettement moins si j’en crois leurs récriminations sur les emplois du temps – tous les jours à 8h15, Elle ne se rend pas compte - la composition de leurs futures classes – je lui avais pourtant dit de ne pas mettre ces deux élèves dans la même classe, l’année dernière, ils ont failli foutre le feu à l’établissement avec leurs conneries, mais Elle n’écoute rien de toute façon – et l’état des salles – Elle ne comprend donc pas que les tableaux à craie, c’est dégueulasse pour les vêtements. Ce n’est pas planquée dans son bureau qu’elle bousille ses fringues de marque, ça c’est sûr.

Ma mère serre ma main un peu trop fort tout en cavalant vers la salle des professeurs. J’ai du mal à suivre son rythme, mais me force à accélérer et à ajuster mes pas sur les siens. Je me concentre sur le bruit de ses talons qui au fur et à mesure qu’on évolue dans les couloirs couvre de moins en moins le brouhaha de rancœurs des enseignants mécontents de leur sort. On pénètre enfin dans la salle dont la porte prévient que « l’accès est interdit aux élèves ». Mes sandales neuves s’enfoncent dans l’épaisse moquette et l’odeur de café et de cigarettes me fait monter les larmes aux yeux. Ma mère m’indique un fauteuil de la tête « assied-toi là, j’en ai pour cinq minutes ».

Les profs racontent leurs vacances, échangent leurs maux de rentrée – insomnie, migraine, diarrhée, j’ai dû prendre un euphytose tellement j’étais angoissée, ah, moi je carbure au doliprane depuis hier, deux mois que je n’avais pas eu mal à la tête…rien que l’idée de revenir ici.

- « Salut Einstein ! Tu t’es pas trop emmerdée ce matin, toute seule dans la salle de ta mère ? »
- « Ça allait, j’avais un Club des Cinq et j’ai un peu dessiné. »

Jean m’ébouriffe les cheveux avant de s’affaler à mes côtés. Je lui souris et l’observe à la dérobée – arrête de dévisager les gens comme tu le fais, me répète ma mère, ce n’est pas poli. J’aime son costume chiffonné, sa barbe blanche, ses doigts tâchés d’encre de Chine, l’odeur du fin cigare qui ne semble jamais quitter sa bouche. Il me fait un clin d’œil, sort un carnet et un stylo de sa poche et se met à crayonner avec enthousiasme. Ses doigts glissent sans difficulté apparente sur le papier. Il lève les yeux et au lieu de s’offusquer de me voir le fixer, me tend deux pièces de 1 franc.

- « Vas me chercher un café. Court. Sans sucre. Et prends toi un chocolat, il est midi passé, tu dois avoir la dalle. Ta mère a récupéré la 3ème aménagée, la fameuse, alors tu n’es pas prête de décoller d’ici. Je te montre mon dessin dès que tu reviens ! »

Je trottine entre les jupes et les pantalons et m’approche de la machine. Je tire une chaise, grimpe dessus et appuie sur les boutons avant de revenir avec les gobelets.

- « Merci, Einstein. »

Il boit son café cul sec, griffonne un peu puis dépose son carnet sur mes genoux. Cartable sur le dos, une petite fille vêtue de la jupe et du chemisier que je porte aujourd’hui entre dans une école, un marron à la main.

- « Il est joli ton dessin, mais la petite fille n’a pas de bouche. »
-  « C’est à toi de la lui dessiner, » répond-il en me tendant son stylo, un rapidographe à la pointe extrêmement fine.
-  « N’appuie pas trop, c’est un stylo à encre de Chine, laisse le courir sur la page. »

Je m’applique et dessine un immense sourire sur le visage de la petite fille avant de lui rendre stylo et carnet. Il hoche la tête d’un air complice et souffle la fumée de son cigare en plaçant sa bouche de biais à la manière des acteurs de ces westerns que ma grand-mère, boycottant les consignes maternelles – au lit, à 8h00 – me permet de regarder avec elle pendant les vacances.

- « Je vais te dire un secret mais il ne faut le répéter à personne, tu promets Einie? » me demande-t-il.

Je hoche la tête avec toute la gravité de mes six ans.

- « Moi aussi, j’adore la rentrée scolaire ! Même en ayant récupéré la 3ème aménagée ! »

(c) tinkernounou

 

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Derniers commentaires

 

:) j’aime ce genre de personnages…autant l’homme au cigare que la fillette que tu as pu ĂŞtre


 

Très très Ă©mouvant et bien Ă©crit….je me voyais en train de marcher Ă  tes cĂ´tĂ©s dans les couloirs de l’Ă©cole, Ă  la machine Ă  cafĂ©….


 

c’est vraiment bien Ă©crit, on dirait du pennac…ou du picouly. voir un soupçon de pagnol….


 

Rien de spĂ©cial Ă  dire si ce n’est que c’est un très beau texte. On croirait voir les personnages !


 

fantastique, ça se lit tout seul ! bravo ! :D


 

Merci Ă  toutes de vos gentils commentaires!


 

ouais tout pareil, c’est super bien Ă©crit!


 

c’est vrai , très beau texte! ça m’a surtout fait penser Ă  mes vieux profs qui faisaient leur boulot par amour des gamins!


 

Joli moment, belle complicité. Toujours aussi bien écrit (mais ça on est habituées)


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