Histoires

Mon prof, ce bourreau

En classe, le français avait toujours été l’un de mes points forts, j’aimais lire, j’aimais les rédactions, les explications de textes, les dictées. J’avais moins d’affinités avec la grammaire : où est l’intérêt de connaître nature et fonction des mots quand on sait comment les employer et qu’on saisit d’instinct les règles d’accord? (ensuite j’ai compris, grâce au latin…).

J’avais été sélectionnée pour participer aux championnats départementaux puis régionaux d’orthographe. J’avais gagné de petits prix en participant à des concours de nouvelles et de romans pour enfants.

Le français, c’était mon élément, ma matière.

Et puis, en quatrième et troisième, ma moyenne de français a chuté.

Mon prof me saquait impitoyablement. J’étais sa cible.

Désemparée, je travaillais du mieux que je pouvais mais à chaque faute d’accent, je trouvais un “-2″ dans la marge, quand mes camarades perdaient seulement un demi point.

Chaque tournure maladroite était rayée de plusieurs traits vengeurs, chaque interprétation de texte hasardeuse était sanctionnée par une nuée d’humiliants points d’interrogation. Péniblement, je me suis mise à la grammaire mais là aussi, malgré mes progrès, les appréciations restaient assassines.

Mes copies étaient parsemées d’annotations, la marge supérieure était noire de commentaires critiques dont je devais, cependant, reconnaître l’utilité constuctive.

Il n’empêche, je me sentais déstabilisée, moi qui m’étais habituée à de lapidaires “17/20 : TB” en haut de la page immaculée.

Je décidai de mettre les bouchées doubles à l’oral afin de limiter la casse sur mon bulletin. De nature taciturne, je fis de réels efforts pour montrer ma bonne volonté. Peine perdue : le prof m’ignorait superbement et interrogeait un camarade subitement inspiré quand j’avais gardé le doigt levé depuis cinq bonnes minutes.

Ma note d’oral fut donc inférieure à celle de Stéphane Genty qui avait levé la main trois fois et demie dans l’année.

Lassée, j’en pris mon parti et décidai que mon acharnement resterait vain.

Lors d’un cours sur l’élision pendant lequel régnait un bruit de fond chronique, je relâchai mon attention et me mis à bavarder k7 d’Aérosmith avec mon charmant voisin de table. Le prof s’interrompit instantanément pendant qu’il me fixait, sourcils froncés et que je me liquéfiais sur place en rougissant.

En fin d’année, de dépit, j’acceptai de céder aux demandes récurrentes de ma “copine” Sabine : je rédigeai sa rédaction à sa place. Je voulais vérifier si, ne voyant pas mon nom sur la copie, le prof me gratifierait d’une note plus satisfaisante.

Et ça n’a pas loupé. Sabine eut 16 et demi tandis que je plafonnai à 12, avec un plan et des idées principales similaires.

Un soir, indignée par tant de sévérité, ma mère brisa la règle tacite qui l’interdisait de se rendre aux réunions parents-professeurs.

En voyant ma mère, mon prof refusa carrément de la recevoir.

Les parents d’élèves assistèrent, alors, médusés, à une véritable scène de ménage. Car le prof, c’était mon père.

16 Responses to “Mon prof, ce bourreau”

  • Grands Dieux…
    Outre le fait que je puisse comprendre la démarche de base, à savoir tenter de ne pas favoriser son enfant pour lui éviter maints ennuis, et s’éviter par là-même de perdre toute crédibilité, j’ai du mal à percevoir le sens de cet acharnement: pensait il que tu pouvais faire encore mieux, était ce une façon comme une autre de te forcer à te dépasser?
    Ce genre de situations est complexe, et en dénouer les fils demande une bonne dose de psychologie et de compréhension mutuelle…Pour avoir supporté pendant deux ans un prof qui ne pouvait pas me voir, et sanctionnait chacune de mes études de texte par un retentissant 6/20 (alors que, comme toi, le français était ma matière forte), je sais que cela peut ruiner la confiance en soi, annihiler l’intérêt pour la matière, et bloquer un élève.
    Alors j’imagine combien tu devais te sentir mal puisque tu ne pouvais même pas compter sur l’appui de tes deux parents…

  • Elea: En fait, c’est une semi-fiction. J’ai légèrement exagéré, le conflit n’a pas été aussi fort et finalement, non seulement je m’entends aujourd’hui très bien avec mon père mais le français est resté l’une de mes matières préférées. Les anecdotes sont presque toutes vraies mais un peu romancées parce qu’à l’époque, je l’ai vécu un peu comme ça! Avec en plus tous les autres inconvénients dus au statut de fille de prof. On est en porte à faux avec tout le monde: profs collègues de votre paternel qui vous connaissent et vous fichent la honte devant les autres en vous tapant la bise dans la cour, camarades dont vous ne savez pas s’il sont sympas parce qu’ils vont essayer de vous demander le sujet du prochain devoir ou s’il vous détestent parce qu’ils se sont fait coller par votre père et que vous êtes du même sang.
    Cela dit, c’est pas parce que c’est lui, j’ai rarement eu des cours et des corrections de copies aussi complets et aussi intéressants qu’avec mon père.

  • Evidemment, ensuite on acquiert du recul vis à vis de ça…Mais à l’âge que tu avais, les conflits nous apparaissent aussi grands que des montagnes (un peu comme pour un enfant, dont la vie est faite de petites douleurs, qui sont pour lui d’immenses souffrances); j’avoue, je n’aurais pas aimé être dans la même école qu’un parent prof…

  • Je me suis complètement laissée prendre par ton article, je ne m’attendais pas à cette chute!
    Dur dur quand même, mais comme tu le soulignes en parlant de ses remarques toujours constructives, il a dû faire ça pour que tu t’améliores un maximum^^

  • Je plaide coupable !!
    Enseignant les Arts Plastiques, j’ai eu mon fils en classe.
    Là, deux solutions, soit tenter d’être la plus impartiale possible tout en sachant d’avance que les autres élèves me taxeraient de favoritisme, soit prendre le parti d’être plus sévère, tout en l’aidant à la maison du mieux possible.
    C’est la seconde option que j’ai choisie, lui donnant systématiquement un point de moins que la note que j’aurais mis sans cela.

    Mais pour ma défense, je lui filais un coup de main sitôt rentrés.

    Et ton père, j’imagine qu’il a du penser que tu progresserais mieux, et qu’il faisait cela pour ton bien.

  • avis aux profs : ne fautes pas d’enfants ! vous les martyriserez !
    bon blague mise à part, comme Malicia je me suis laissé emporter par ton texte et la chute m’a perturbé. dans mon établissement, les parents profs s’arrangeaient souvent pour ne pas avoir leurs propres enfants en cours. Mais les autres profs (qui enseignaient la même matière que le parent) étaient parfois bien sadiques aussi. sous prétexte que le père était prof d’anglais, l’enfant ne pouvait avoir de difficulté en anglais… :/
    sans compter le fait que saquer pour faire progresser n’est pas une méthode adaptée à tous les élèves…perso, me dire que j’étais nulle me faisait croire que je l’étais vraiment… aaaaaah la pédagogie… dur dur

  • “faites”, pas “fautes”

  • n’empêche que c’est rude, comme traitement. C’est drôle, mais j’étais persuadée que les établissements essayaient d’éviter ce genre de situation.

  • La chute est excellente ! Et comme Pola, je pensais que dans les établissements, on s’efforçait de ne pas mettre une enfant dans la classe de quelqu’un de sa famille.

  • quelle claque je me suis pris en lisant la chute…. ça devait être qq chose à vivre. en fait, sans la chute, ça m’a rappelé un prof de français qu j’ai eu un an, et avec lequel j’ai passé un an quasi dehors. Il me faisait juste rentrer ds la classe pour les interros. Quand j’ai eu mon diplome, il a eu cette phrase : ” on se demande comment…”. Pourtant, j’avais souvent les meilleures notes en français…. va comprendre

  • Pareil, j’ai été soufflée par la chute ! Super texte. Dans mon lycée, il est arrivé plusieurs fois que des enfants de profs se retrouvent leurs élèves, mais ça ne dérangeait pas trop. Je me souviens en revanche d’une fille en terminale dont la prof d’anglais était la mère, ce que c’était drôle de la voir l’appeler “madame”.
    Il m’est également arrivé d’être sacquée par un prof, sans raison, en français également ! Maintenant je lis les commentaires au sujet de cette même prof dans un groupe fessebouc, et tout le monde a la même impression que moi sur elle : frustrée qui a raté sa médecine… et qui était nulle en français, par ailleurs.

  • Elea: oui et je me suis longtemps demandée si en plus, ça ne me cassait pas tous mes coups avec des garçons! :)
    Malicia: je pense qu’il a surtout fait ça pour ne pas qu’on le soupçonne de me favoriser. Pour les remarques constructives, il a toujours pris un immense soin à rédiger des commentaires et annotations, c’était un énorme boulot mais super utile que je n’ai plus retrouvé chez d’autres profs.
    Domydom: Au moins vous avez dû en parler ensemble pour que ton enfant comprenne ta démarche. Moi, j’avoue que ça m’a un peu désarçonnée!
    zan: mon père avait demandé à ne pas nous avoir, moi et ma soeur (qui elle, a eu encore moins de chance que moi puisqu’elle l’a eu comme prof de français, de latin et prof principal!). Et puis entre temps le principal a changé et a cru lui faire plaisir, j’imagine, et mon père n’a peut-être pas osé lui dire qu’il avait commis un impair.
    pola: le principal avait lui même des enfants dans l’établissement, je pensais aussi qu’il comprendrait la situation…
    Krib: merci!
    sand: il y en a qui ont un sens inné de la pédagogie! Cela dit, je dois reconnaître que mon père était très bien avec les autres élèves!

  • La Fille: Merci! Ca c’était la grande question! Comment appeler son père ou sa mère en classe. En fait je ne l’appelais pas, je crois. Sauf une fois ou sans m’en apercevoir, en demandant à aller aux toilettes je lui ai dit “Monsieur” et tout le monde a ri.

  • Ah, j’ai adore, super cette chute! :)

  • Merci mademoiselle! Bises à toi!

  • Comme tout le monde j’ai été soufflée par la chute ! C’est clair que c’est une grosse erreur d’avoir son gosse en classe, à mon avis si c’est évitable il faut le faire ! C’est comme se faire soigner par ses parents médecins c’est pas top…

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