Ça s’est passé dans la cuisine. Ça doit être une pièce parenthèse, la cuisine, un sas, entre l’intimité de la chambre et le public du salon. Une pièce où l’on partage, où l’on échange. Il paraît que cuisiner pour quelqu’un est un acte important.
Tout sentait bon, nous venions tout juste d’ajouter les brèdes mafana dans la casserole. Mamita m’apprenait à cuisiner un Romazava. On venait juste de refermer le couvercle, juste le temps de se faufiler dehors, à l’entrée de la cuisine, pour juste prendre un moment de grand-mère à petite-fille avant de rejoindre le reste de la famille. L’air était frais, je me souviens avoir été parfaitement heureuse, la perspective d’un dîner familial, Mamita et son tablier malgache.
Mamita, ma grande personne préférée depuis toujours, parce-que petite, c’était la seule qui me lisait les histoires sans entourloupes, sans sauter une page, pas une seule ligne oubliée… Parce que j’adorais écouter les histoires de Mamita, elle a fait du basket quand elle était jeune, et moi j’adore le basket tu sais. Une fois, elle avait fait la fête, avec ses amis, et ils s’étaient rendus à la messe le matin, sans avoir fermé l’oeil, et moi j’avais ça trouvé ça vraiment rock’n'roll.
On venait juste de refermer la porte de la cuisine, il y avait toutes ces odeurs… Et Mamita a demandé ce que je voulais manger “pour ce soir”. Je croyais qu’elle plaisantait, elle plaisante beaucoup, Mamita, espiègle… Mamita, elle ne riait pas, elle disait qu’il y avait mes parents, et aussi sa soeur, et qu’on allait être sept, il fallait trouver un plat facile, quelque chose de bon, elle a suggeré un romazava.
Que voulais-tu que je fasse, je ne savais pas, j’espérais très fort qu’en parlant, elle sentirait ces odeurs, ces odeurs qui étaient devenues trop fortes maintenant, dérangeantes, je voulais que quelqu’un éteigne le feu, enlève la casserole, on allait refaire le romazava, c’est pas grave, Mamita ne se rendra compte de rien, et moi, je ferai semblant, je recommencerai, je ferai comme si je ne savais pas, pour les brèdes.
Personne n’a éteint le feu, j’entendais les rires qui provenaient du salon, ils ne savaient pas. Je crois que j’ai compris très vite, que c’était grave. Que ce n’était pas seulement que Mamita devenait un peu tête en l’air. J’aurais voulu fermer les yeux, secouer la tête très fort pour que ce moment s’en aille.
Que voulais-tu que je fasse, j’avais 20 ans, j’ai simplement attrapé sa main, et je lui ai demandé doucement si elle pensait que là , ça faisait suffisamment longtemps que le plat cuisait. Nous sommes rentrées, et tout était prêt. Mamita n’a rien dit, je ne sais toujours pas si elle s’est rendue compte.
Que voulais-tu que je fasse, tout le monde riait, et il paraît que le romazava était réussi. Je regardais mon père, mon père et mon grand-père, comment voulais-tu que je leur dise, que Mamita, elle n’allait pas bien, et qu’elle ne se souvenait pas ? J’ai juste attendu, tu sais. Attendu, pour voir, peut-être que j’avais rêvé.
Il y a eu cette fois, tu sais, tout le monde avait déjà compris. Il y a eu cette fois, je l’appelais, pour discuter, elle était là , mais tellement absente, je crois que ça la fatiguait, tous ces gens qui se pressaient autour d’elle, tous ces gens qui s’inquiètaient, elle voulait juste être tranquille, ma grand-mère. Je l’appelais, et je lui parlais de mon frère, il avait un nouveau job, et … Et ma grand-mère m’a demandé qui c’était, ce Julien.
Ça fait mal, tu sais. Pas tellement que nos visages parfois ne lui rappellent plus rien. Ce qui fait mal, c’est ces moments, où le téléphone sonne, et que mon coeur se serre, j’ai tellement peur, peur que quelqu’un, à l’autre bout du fil, lâche le verdict, prononce le mot. Que le type à l’autre bout du fil me dise que Mamita, c’est Alzheimer qui la ronge. Que des toubibs se mettent à se presser autour de ma grand-mère, que les gens se mettent à appeler, inquiets, et commencent à parler, parler…
Hier encore, j’avais six ans, et Mamita me lisait les Malheurs de Sophie, pour la troisième fois des vacances, sans sauter une seule page, une seule ligne. Je voudrais simplement secouer très fort la tête, retrouver ces moments dans les bras de ma grand-mère, où je n’écoutais l’histoire que d’une oreille, et où je m’enivrais de son parfum.
Photo : (c) Mark Wievel via FlickrÂ
posté le 06/08/2008 | 1134 vues | 5 commentaires | tags: alzheimer grand-mère maladie famille
Ton texte est vraiment très beau. Hier, j’ai porté un courrier à une vieille dame atteinte d’Alzeimer sur ma tournée, accompagnée de son petit-fils. Elle m’invite à rentrer en me disant “venez, vous n’êtes plus une inconnue depuis le temps, et nous non plus j’espère”… Je la voyais pour la première fois, je ne suis que remplaçante. Mais dans son brouillard, elle a juste compris le mot factrice et s’est accrochée à cette pensée. Je suis restée le temps de lui faire signer un papier, et c’était douloureux de voir cette femme paniquer parce qu’elle n’a pas ses lunettes, parce que tout autour d’elle va trop vite, parce qu’elle est renvoyée d’une seconde à l’autre comme une balle de ping-pong. Je suis sortie presque en larmes de l’appartement…
Alors au delà de la beauté du texte, je souhaite courage à toutes les personnes que ça touche de près ou de loin…
@Odetoilily : Dur… Une tante de ma mère l’avait. A force d’appeller certaines personnes toutes les deux minutes pour leur dire la même chose sans arrêt, sa fille en a été réduite à lui donner une carte avec un faux numéro pour qu’elle évite de “déranger” les gens avec ses coups de fils incessants. C’était très dur pour elle… Et ca a été pire le jour où cette tante à mis la carte à son oreille en pensant que c’était le téléphone et en disant : “Oh, ça ne sonne pas!”
Cette maladie est une horreur, un calvaire pour le malade et pour les proches… J’espère vraiment qu’un jour on trouvera quelque chose pour repousser ou soigner la maladie…
Merci.
Et oui, cette maladie est cruelle. Mais les proches peuvent vraiment aider.
J’ai vraiment aime ton texte. J’ai egalement apprecie tes articles precedents mais celui-la m’a particulierement touchee. Ma grand-mere souffrait d’Alzheimer et pendant plusieurs annes, je l’ai vue decliner et commencer a tout oublier. C’est tres difficile. Je te souhaite bon courage…
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Quelle maladie de merde…