Première partie : Chroniques d’un monde perdu (1) - Coco fait son marché
Enfin, vous m’avez compris tout de suite, c’est ironique, des soldes sous le communisme ? Mais enfin, comment ? Il n’y a pas de marque, pas de vitrine alléchante, pas de dernière collection, pas de « les 3j des Galeries Lafayette », pas de tendance mode, reste-t-il qu’il faut quand même s’habiller.
Oui, mais selon le parti, s’habiller n’est pas une manière d’exprimer son style personnel (d’après tout l’individu ne compte pas, n’existe pas, en gros « ta seule minable petite personne, ton ego, ton toi-même » le parti n’en a rien à faire) mais une nécessité pratique : il faut s’habiller pour ne pas avoir froid en allant travailler à l’usine (et ainsi risquer de tomber malade, ça par contre, ça peut affecter la productivité du énième plan quinquennal foireux) ou pour être présentable en sortant dans la rue.
Ah oui ! car le « Kamarad » communiste doit être habillé en tenue correcte à tout moment, prêt à sourire s’il se faisait interroger par un gars de la Milice (l ‘équivalent de la police en France) et présenter tous les signes extérieurs d’un prolétaire heureux et accompli. Ainsi, Le «Kamarad » doit être habillé de préférence avec un pantalon à pince de couleur gris, noir, beige anthracite ou bleu (surtout pas de couleur voyante, jamais ! Tout est gris – beige, gris- beige -blanc : gens, immeubles, rues, voitures, bancs, parcs, chiens, chats, pigeons, etc.) une chemise impeccable et un gilet (vous savez un peu comme ceux de la dernière collection H&M avec des boutons devant et une large col en V, voilà , ça c’était la classe communiste !).
Quant à la « Kamarade », elle doit être surtout féminine, gracieuse, bien coiffée et correctement habillée : pas de décolleté trop profond, pas de jupe trop courte, collants, talons enfin, tout nickel et surtout pas de pantalon ou alors il faut vraiment qu’il y ait une bonne explication !!!! Et toute cette étiquette stricte (je ne sais pas si le Parti avait voté une loi pour ça, genre « Le Kamarad modèle » ou quoi) présente SURTOUT un TABOU : PAS DE JEAN !!!!
Jamais, le mot est interdit, le pantalon phare du monde libre banni (tout le monde se rappelle de ces étudiants russes condamnés à mort pour avoir fait du trafic de jeans à Moscou…euh ce n’est pas une blague !) alors le bon vieux jean Levi Strauss c’est l’ennemi de la nation, du système, symbole de la dépravation des hippies et de tous les excès que le capitalisme permet à ces jeunes dégénérés (parce que, à l’est, ils auraient été enfermés depuis longtemps, mis à des travaux forcés, il n’y a rien de mieux que de creuser un canal pour se sortir les « Make love not war ! » de la tête). Donc pas de jean (je ne peux pas m’empêcher de rigoler en revenant un peu dans le présent : le jean banni de tous les magasins de France, non mais alors là …je vous laisse imaginer la suite !).
Bon, reste-t-il que notre ami Coco doit s’habiller et, ça tombe bien aujourd’hui, il va aller faire les magasins avec sa femme (pas du « chi chi » capitaliste : « Chéri je vais aller faire les magasins avec les copines, ha ? » ). Sortir en centre ville est une affaire sérieuse, tout comme la décision d’investir dans un nouvel accessoire vestimentaire car ça représente un vrai budget (« Oh, zut, j’aime la rouge et la verte, bon, Claire, qu’est-ce que tu en penses, je prends les deux ? » , c’est ça oui, merci le capitalisme de nous laisser le choix et puis surtout merci la Chine parce que s’il fallait acheter que des vêtements « Made in France », moi je suis pour, mais bon, je pense que je n’irais pas faire si souvent les magasins et je participerais moins à la croissance du PIB) : Monsieur va prendre un pantalon (car le dernier acheté il y a 5 ans commence à être usé- à nouveau ce n’est pas une blague) quant à Madame, elle a reçu d’une copine une veste de tailleur (comme il n’y en a pas pour tout le monde quel autre meilleur moyen que le troc pour s’en sortir ?) et elle voudrait l’assortir avec une nouvelle jupe (la coquetterie n’est pas encore interdite).
Donc, avec la décision mûrement réfléchie, notre couple part vers le centre ville : les rues sont propres (balayées à la main chaque matin par une armée de gens, eh oui, pas de machine pour nettoyer, il faut de toute façon donner un travail à tout le monde), on n’entend pas un bruit (les communistes sont des gens paisibles, disciplinés et silencieux, il ne faut pas trop exciter les cellules nerveuses sinon, on ne sait jamais, ça pourrait en réveiller quelques uns et ils pourrait voir la réalité en face !), quant aux voitures…de toute façon vu les conditions d’accès imposées par le parti rien que pour pouvoir accéder à la liste d’attente pour une « Trabant », vaut mieux partir à pied on a plus de chances d’y arriver, sans oublier le fait que la marche est bonne pour la santé !
Arrivés dans le centre ville, une allée un petit peu plus grande que les autres avec des arbres sur les côtés et des fleurs à tous les pas (je n’ai jamais compris pourquoi les communistes aimaient autant les fleurs : exubérantes, colorées, rebelles, vivantes, elles sont tout le contraire du régime, enfin, elles ne peuvent pas faire une révolution,elles, donc c’est peut-être pour ça !), M. Et Mme Coco se dirigent vers un des rares magasins de la ville qui vend de l’étoffe… eh oui, ça aurait été trop simple si on allait au magasin acheter sa taille, payer et partir avec la marchandise (non, ça c’est de l’offre de luxe et il n’y a que très peu de marchandises pour lesquelles c’est le cas : les chemises par exemple, ce qui explique aussi pourquoi une chemise à la vie longue au moins 10 ans –quand je pense à mon mari, une chemise usée tous les 6 mois- ou les chaussures, alors là , une paire de chaussures c’est à vie : soit celle de la chaussure soit celle du propriétaire mais en tout cas c’est un engagement long terme – et moi, aujourd’hui, au moins 50 paires dans le dressing et j’en achète toujours !
Ou encore les vêtements pour enfant, et là , quand on achète une fois une salopette on peut être sûr qu’au moins l’enfant, le frère ou la soeur, la cousine et la voisine vont porter, dans l’ordre chronologique, cette même salopette)… Où en étais-je ? Oui, donc, non, pour avoir un pantalon ce n’est pas si simple que ça car il faut accomplir une multitude d’opérations :
1/ aller au magasin acheter l’étoffe (en espérant qu’elle sera disponible en quantité suffisante) ;
2/ acheter boutons, fermeture éclair et tout autre accessoire de couture ;
3/ prendre rendez-vous dans une coopérative de couture
4/ amener la matière première
5/ choisir un modèle de pantalon
6/ confier le tout à un tailleur
7/ faire un ou deux essayages
8/ payer et embarquer enfin ! le pantalon.
Vous comprenez pourquoi il fallait pas non plus attendre la dernière minute (genre juste avant que le pantalon craque) parce qu’on prend le risque eh beh, de se retrouver sans pantalon, la honte ! (car en général, la garde-robe croît avec l’âge : plus on est vieux, plus on a eu des années et des années pour se constituer une vrai armoire et on peut donc faire même preuve de générosité et avancer un pantalon à un neveu dans le besoin ou on peut même prendre le luxe de…jeter, non ça ne se fait pas, mais de ranger un vieux pantalon dans un tiroir, en attendant de lui trouver une utilisation). Après avoir donc choisi les étoffes pour le pantalon de M. et la jupe de Mme, la famille se dirige vers la coopérative où le tailleur les attend (ça sent le coup préparé d’avance, hein ?), accomplissent les opérations de 1/ à 6/ et enfin, épuisés, rentrent vite chez eux car il est presque 17h et on est en hiver, le courant électrique coupe dans tous les immeubles à 18h précises pour une durée d’au moins 1h…beh oui, qu’est-ce que vous voulez, il faut faire des économies d’énergie (tiens, je pourrais soumettre l’idée à Greenpeace) et puis c’est plutôt romantique toutes ces fenêtres avec des bougies allumées…
Photo : (c) caliaetu via FlickrÂ
posté le 03/08/2008 | 909 vues | 13 commentaires | tags: communisme consommation russie Culture
@DeeCurl: ça me gêne un peu que tu parles de ça ici parce que pendant les années communistes, les gens manquaient de tout et il ne connaissaient même pas le terme “consommation”. Et bien sûr, ils n’avaient pas le choix.
Ils n’avaient même pas accès à certaines choses dont on ne peut se passer aujourd’hui: pas de voiture, pas de prêt-à -porter (comme le dit chiquita), coupures d’électricité ou d’eau etc. On ne s’imagine vraiment pas.
Oui, on manquait de tout mais ce qui est intéressant est surtout comment on arrivait à se débrouiller pour y vivre: le système D, le troc, l’échange, toutes ces petites choses on fait qu’on s’en sortait quand même et surtout que les relations entre les gens étaient beaucoup plus proches, on était tous très solidaires! et ça c’est vraiement quelque chose qui me manque içi!
DeeCurl, le problème dans ce système, c’est que si tu consommes moins, tu ne le fais pas par choix réfléchi de façon autonome…Un truc à annihiler toute personnalité. Ce que raconte chiquita a peut être l’air anodin comme ça, mais quand on y réfléchit, ça doit être terrible.
@Shen Te et @salesgirl: évidemment que la non-consommation était forcée et que tout allait dans le sens de l’uniformisation des personnes (et des esprits). je ne fais pas du tout l’apologie du système communiste!
mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on ne fait pas le meilleur usage de notre liberté en achetant à tort et à travers une dizaine de paires de chaussures par an et des tonnes de vêtements.
(et je le redis, j’en suis, mon placard s’effondre)
et finalement, même si on a le choix d’acheter ou non, de suivre la mode ou non…je ne sais pas si ça conduit à exprimer beaucoup plus sa personnalité de pouvoir écumer les H et M et d’en ressortir en ayant acheté la même chose que tout le monde.
ensuite, de vouloir suivre la mode à tout prix on dépense des sommes folles, et en plus c’est mauvais pour l’environnement.
je ne parle pas de revenir à “une paire de chaussures tous les dix ans, un pantalon par an…” il y a certainement un juste milieu, acheter moins, des habits qui nous plaisent mieux…
@DeeCurl: Moi ce qui me trouble, c’est que tu parles d’un problème qui n’existait même pas à l’époque et qui a été créé par la société de consommation que l’on connait aujourd’hui. En fait c’est ce décalage entre quelque chose qui me parait futile et une histoire douloureuse pour beaucoup de gens. C’est juste ce trouble que je voulais exprimer. Mais c’est très personnel et pas du tout contre ton idée!
Je te rassure quand même, moi aussi je suis une serial-shoppeuse et je craque souvent pour des trucs que je ne porte même pas. Mais pour avoir le choix de moins consommer, il faut d’abord pouvoir consommer. Il y a des failles dans tous les systèmes.
Par contre, c’est vrai que les gens se débrouillaient plus ou moins pour trouver ce qui leur fallait. Je sais que ma belle mère faisait ses vêtements elle-même et elle assurait pas mal. Elle trouvait ses modèles dans Burda (très rare en URSS à l’époque).
@salesgirl: effectivement il y a décalage et je comprends que ça ne soit pas vu de la même manière selon ce qu’on a vécu.
@salesgirl &@DeeCurl: Coucou les filles, beh, en faite, je voulais juste vous dire que vous avez toutes les deux raison: oui, sous le communisme on n’était pas captifs de la société de consommation parce qu’on n’avait pas le choix et du coup, les possibilités pour s’habiller, pour se nourrir, pour partir en vacances et tout autre chose étaient très limitées, ce qui obligeait les gens à se débrouiller autrement. Et franchement, ne pas avoir la liberté de choisir est vraiement terrible.
Après, sous le capitalisme on peut tout faire, tout acheter mais n’empêche qu’en consommant moins, de manière plus rationelle, on ne serait pas moins heureux. Et ça, les marques elles elles font tout pour que ça n’arrive pas, n’est pas? Ce que je trouve injuste c’est cette spirale du serial shopping est créée de toute pièces par les marketeurs….alors, finalement on n’est pas si libres de choisir….
@chiquita: en fait on se “sent” libre, on est libre en théorie, mais apparemment on préfère être à la dernière mode plutôt que de faire preuve de force de caractère en décidant d’avoir moins de fringues et moins fashion.
on s’est emprisonnées toutes seules…c’est beaucoup plus pervers comme oppression.
l’industrie de la mode touche à l’apparence et pour nous c’est devenu presque la chose la plus importante. je me suis souvent rendue compte que la somme de mes tops H&M pouvait facilement atteindre le prix d’un AR au bord de la mer…mais sur le moment, ne pas posséder de petit bustier noir me semblait insupportable, parce que j’en voyais dans les magazines, les vitrines, les filles dans la rue…
c’est clair! quand je suis arrivée en France j’ai bien fait les frais de la consommation impulsive, en coryant justement que j’exprimais ma liberté! Aujourd’hui je me dis que consommer moins (et ça va de la bouteille de lait qu’on réutilise du “Coco fait son marché” au chaussures qui résistent à plusieurs hivers!) n’est pas con…c’est juste qu’il faut que ce soit un libre choix et non pas imposé par la censure du système…Enfin bref, consommer moins, oui mais comment? car la consommation est l’huile qui graisse le moteur du capitalisme…
à lire cela et quand on voit ce qui se passe dans certain pays, franchement, on n’est pas à plaindre, petits français(es) que nous sommes !!!
@chiquita: la consommation fait tourner le moteur, hé oui… c’est même l’argument massue pour contrer ceux qui prônent d’acheter moins, de faire moins de publicité: “mais enfin, l’industrie de la mode et de la pub fait vivre des millions de personnes…”
sans faire de comparaison douteuse, l’industrie de la drogue et des armes aussi en passant…bel argument.
et pendant ce temps des usines ferment en France parce que les ouvriers sont moins chers ailleurs…
je pense que plutôt que consommer moins, on devrait consommer mieux. moins de fringues, mais de meilleure qualité et faites en France (moins de transport, économie locale…). évidemment ça ne se fera pas en un jour.
en plus il faut garder à l’esprit que pour beaucoup de familles, même H&M c’est cher.
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bah, en soi, l’idée de moins consommer et de ne jamais jeter n’est pas si mal. c’est quelqu’un dont la commode et le budget explose qui vous parle ;)
évidemment ici c’est poussé à l’extrême, on ne jette pas parce qu’on va cul-nu sinon. en plus, ya pas trop moyen d’affirmer sa personnalité à travers ses fringues…