Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

28. mai 2012

Mot de passe oublié

Lila Andsen

Du romanesque, que diable !

Un éditeur dîne avec l’une de ses auteures, en terrasse d’un restaurant espagnol, dans une rue de Paris où défilent les passants et les bus. Petit à petit, les bruits de la ville déclinent. Minute après minute, les nuages s’éclipsent, rose saumon. Après quelques verres de vin rouge et autant d’anecdotes, la nuit dessine les contours de leurs visages. Ils rient beaucoup. Vient une pause, un silence complice. Et tandis qu’il allume une énième cigarette, elle lui demande comment lui, dans son histoire, en est venu à la lecture, à l’écriture…

— J’avais 15 ans, c’était l’été et j’ai eu un accident de Mobylette : je suis passé par dessus une 4 L…

— Et là, t’ont poussé les ailes de l’écriture !… (Elle mime le battement d’ailes.)

— Oui ! Dans un sens… (Il mime le battement d’ailes.) En fait j’ai été immobilisé plusieurs semaines et pour m’occuper je lisais beaucoup.

—  Des « Harlequin » ?!

—  Heu… Non… J’ai commencé par Anne Franck…

—  Je suis sûre que j’adorerais ça, écrire des « Harlequin »…

—  Mum…

—  Non, tu crois pas ? La question étant de savoir si ça se lit encore…

—  Oh, je suis certain que ça se vend très bien ! Quant à en écrire, ça tient à un cannevas, mais encore faut-il avoir la fibre ultra-romantique et ne pas avoir peur du mièvre…

—  J’imagine déjà la couverture, avec moi courbée dans les bras d’un homme, brun, la peau matte et les yeux d’un noir luisant, sexy… Mais je m’égare, continue !…

—  … Comme nous habitions à la campagne et que je voyais peu mes amis, je me suis mis à leur écrire. Au départ c’étaient des descriptions du quotidien, et puis l’écriture s’est portée vers mes états d’âme, des considérations sur la mélancolie adolescente. Comme en plus j’avais un penchant stylistique à la Frédéric Mitterrand, j’étais très dans l’hommage, dans la célébration de l’amitié…

—  On a tous fait ça, s’imaginer notre biographie racontée par la voix profonde et solennelle de Frédéric Mitterrand : « Et c’est ainsi, qu’happée par son destin, Amélie Poulain… »

—  C’était un peu ça, oui !… Et donc, dans les mois qui ont suivi j’ai continué de lire. Des témoignages, surtout ; quelques romans. Ce qui a été décisif, c’est que deux ans plus tard, en deuxième année de BEP Comptabilité j’ai eu cette prof de français qui…

— Sept profs ???

— CETTE prof de français, qui effectuait un remplacement d’un mois. Elle est arrivée en nous disant : « Je ne vais pas vous faire des dictées ou de la grammaire, ça ne m’intéresse pas. On va faire de l’histoire littéraire… » On est parti des Essais de Montaigne. J’étais médusé, je buvais ses mots. J’avais compris que ce que je voulais faire, c’était de la littérature. À la fin de son dernier cours, elle nous a souhaité bon courage, puis elle a filé à la gare d’Angoulême prendre son train pour Bordeaux, où elle habitait. Je me suis senti paniqué de la voir partir. Alors après une bonne demi-heure de tergiversations j’ai couru comme un dératé du lycée à la gare, j’y suis arrivé complètement essoufflé, elle allait monter dans le TGV. Elle était gênée, elle a bredouillé que c’était trop tard pour discuter…

— Tu étais habillé comment ?

— Hé bien… Attends… En haut un sous-pull rose, avec écrit dessus…

—  … Chevignon !

—  Exact ! C’était à la mode dans les années 90… Et un jean, je suppose…

—  Ah, ça va…

—  Et donc je lui ai confié mon envie d’étudier la littérature, mon désarroi à ne pas savoir comment m’y prendre. Alors en montant dans le wagon elle m’a dit : « Rattrapez un bac général, et si dans deux ans l’envie est toujours là, entrez en fac de lettres. Lisez, beaucoup, aussi bien le journal que des romans. Croyez en vous… » Elle a souri et ajouté : « Je ne peux pas vous dire mieux… Je dois y aller. Bonne chance… »

— C’est beau, c’est beau ! Mais… Mais je sais pas, moi… Dis-moi qu’il y avait de la vapeur ! Dis-moi que c’était la panique, dis-moi qu’il y avait des nazis ! Que tu portais une étoile jaune !!! Que tu devais t’enfuir ! Que tu as été sauvé !…

Ils éclatent de rire, comme deux gamins qui raffolent de jouer avec les clichés et les codes du cinéma… Mais après un moment de silence, rêveur, il conclut, comme s’il s’adressait à lui-même, les yeux penchés sur la nuit…

—  Elle m’a sauvé…

 

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mhm, un beau texte, j’aime beaucoup.


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