Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2012

Mot de passe oublié

Sanguine

[ndlr : article sélectionné par Mely durant la semaine de rédaction en chef] 

J’ai envie de glisser mon doigt dans un pot de confiture de fraises. Un sourire malicieux Ă©clairant mon visage, comme un petit coup de jeunesse. La saveur de mon enfance, la bonne odeur de gâteaux aux pommes que faisait ma grand-mère et qui embaumait la maison Ă  mon retour de l’Ă©cole.

jam.jpgJ’aimais follement les tartines qu’elle me prĂ©parait avec une patience d’ange : une tranche fine de pain frais, une couche de beurre bien moelleux et avec la lame de son couteau elle me râpait du chocolat noir. Les petits copeaux tombaient en pluie sur le beurre, j’y mettais un doigt et je me faisais disputer. Je buvais un grand verre de chocolat chaud qui me laissait des moustaches autour de la bouche. Ma grand mère m’essuyait les babines avec dĂ©licatesse Ă  l’aide de son torchon blanc qui sentait bon le savon le Chat “celui qui est transparent”.

J’aimais ma grand-mère comme une folle, pour elle je dĂ©ployais des trĂ©sors de patience. Elle me gâtait sans doute un peu trop mais j’Ă©tais sa petite fille unique. Avec le recul, c’est sans doute pour cette mĂŞme raison qu’elle semblait totalement en admiration devant moi, une vraie grand-mère en somme. Une mamie gâteau comme tout le monde en voudrait, pleine d’attention pour sa petite fille.

J’aimais sentir le contact de sa main dans mes cheveux lorsqu’elle me refaisait mes couettes après m’ĂŞtre trop amusĂ©e dans le jardin. J’avais les joues rouges d’avoir trop couru, les genoux Ă©gratignĂ©s d’ĂŞtre tombĂ©e dans l’allĂ©e de troènes, les cheveux en bataille d’avoir trop jouĂ©. Alors elle me recoiffait avec patience, son peigne me tirant les cheveux, je fronçais le nez pour supporter la petite douleur vive mais je ne disais rien, consciente peut-ĂŞtre de l’instant magique et prĂ©cieux.

J’aimais lorsque les premières cerises Ă©taient mĂ»res, ma grand mère et moi allions Ă  toute vitesse sous l’arbre et nous en mangions quelques unes. “Fais vite un vĹ“u“, me disait-elle, “il faut toujours faire un vĹ“u lorsqu’on mange un fruit pour la première fois de la saison mais surtout, ne me dĂ©voile pas ton vĹ“u sinon il ne se rĂ©alisera pas“. Alors je fermais les yeux bien fort et je faisais un vĹ“u tout en prenant garde de ne pas avaler le noyau de ma cerise. J’aimais ensuite ouvrir lentement mes yeux et dĂ©couvrir que ma grand-mère en avait profitĂ© pour me mettre des cerises jumelles autour des oreilles. J’Ă©tais toute fière de montrer mes boucles d’oreilles fruitières et je cavalais dans toute la maison avec mon trophĂ©e.

Ma grand-mère s’est Ă©teinte l’annĂ©e de la canicule, elle allait avoir 90 ans tout rond le 20 aoĂ»t. Elle est dĂ©cĂ©dĂ©e le 19, quelle ironie ! J’ai souffert de la voir si faible, de me sentir impuissante. La veille de son dĂ©cès, j’ai passĂ© la journĂ©e Ă  son chevet dans une chambre d’hĂ´pital surchauffĂ©e et baignĂ©e de soleil. Ce soleil qui Ă©tait en partie responsable de son manque d’air. Ma grand-mère souffrait d’emphysème. En quittant sa chambre le soir Ă  la fin des visites, tiraillĂ©e par ma mère qui souffrait de voir sa mère aussi faible, je lui ai donnĂ© un unique baiser sur la joue, la droite. Elle n’a eu aucune rĂ©action, c’est le dernier baiser que j’ai pu lui donner.

J’aime ma grand-mère, Ă  jamais…

(cc) futurowoman

 

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Moi aussi j’aime ma grand-mère. Je ne peux plus la voir aussi souvent que je voudrais, mais j’aimerais avoir l’intelligence qu’a eu ma mère en voyant que sa grand-mère allait mourir : elle l’a Ă©coutĂ© jusqu’au bout. C’est ainsi que ma mère a acquis le plus beau des trĂ©sors : la mĂ©moire de ses ancĂŞtres.


 

Je partage tout Ă  fait ton avis … Qu’est ce que j’aimais lorsqu’elle me racontait ses aventures de petite fille, lorsqu’elle me faisait partager ses Ă©mois de jeune fille … Grâce Ă  elle, j’ai l’impression d’avoir connu toute une Ă©poque pendant laquelle je n’Ă©tais mĂŞme pas nĂ©e.


 

Ben voilĂ  : ce qu’elle voulait te transmettre, ce sont ses propres angoisses de la vie, pour essayer de calmer les tiennes..;


 

Je ne sais pas si c’est parce que je suis fatiguĂ©e ou quoi, mais j’en pleurerai presque..Je ne veux pas que ma grand-mère meure..


 

Moi non plus, Krib, mais c’est ainsi. Ce qu’elle aura vĂ©cu de la vie, j’aurai Ă  coeur de les retransmettre Ă  mes enfants, si le Seigneur mon Dieu m’en accorde…


 

ça donne des frissons…


 

j’ai adorĂ© ton texte….je l’avais dĂ©jĂ  lu mais je ne m’en lasse pas parce qu’il me touche particulièrement….


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