Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2012

Mot de passe oublié

Floss

J’ai participé une fois à un séminaire qui insistait beaucoup sur le fait de se maintenir dans sa possibilité. C’est un truc global LA possibilité. Un mélange de potentiel, de présence, d’envie et de détermination. Si on m’invite à diner, il faut que je me mette dans la possibilité d’accepter avant de dire oui, par exemple. Mon ami François a fait le même séminaire que moi. Ensemble on aime bien se mettre dans notre possibilité. L’avantage c’est qu’à chaque fois ça nous vaut un fou rire. Dans le quotidien, on oublie de s’y mettre, mais quand on se parle tout le deux, paf ! Ça revient et il y en a bien un qui va tourner sa phrase en s’y mettant dans sa possibilité…de commander une deuxième bouteille. C’est un concept positif, de faire un choix et de s’y tenir.

Par exemple.

cendres.jpgVoilà, quand j’avais vingt ans, j’ai marché sur le feu. Ça n’était pas ma toute première expérience de la vie adulte. J’avais, entre autres, quitté la maison à 15 ans, abusé de drogues pas toutes douces, acheté une voiture avec les 4 pneus crevés, pris 20 kilos en 2 mois, été esclave sur des tournages de pub, été étudiante en art puis en océanographie, consulté quelques experts en « jeunes » de tout bord pour rassurer mes proches, avant d’aller habiter seule en pays étranger.

Des trucs qui forment en sorte. Mais ce jours-là-là, mes expériences ont pris une autre tournure. La soirée était animée par un géant qui avait la plus grande mâchoire que le corps humain puisse supporter. J’étais fascinée. Il ponctuait ses phrases de coups de karaté dans des planches en bois remplacées scrupuleusement pas un assistant en kimono de judo. Au-dessus de sa tête, il y avait une banderole : Transformer sa peur en pouvoir !

Il expliquait, calmement, que depuis qu’il fracassait des planches et qu’il mangeait des fruits, mais jamais les deux en même temps, il était devenu riche. C’était la thèse, l’antithèse, et la synthèse de sa philosophie de vie. Voilà. Et nous étions en face de lui, pétris de frayeur à la simple idée d’enlever nos chaussettes au coin du feu dans un avenir proche. Son discours se devait, a priori, rassurant. En fait, il était tellement délirant, qu’il ouvrait, à lui seul, la possibilité de l’impossible. Ses rondins de bois enfin tranchés, nous sommes sortis pour allumer un feu. Conséquent. Il devait brûler pendant quatre heures pour produire suffisamment de braises rougeoyantes et hurlantes à étaler en un tapis de 10 mètres de long. De nouveaux assistants en kimono auraient la bonté de s’en charger.

Dans la salle, il y avait deux camps. Ceux qui souriaient en hochant la tête à tout ce que disant le géant, et ceux qui ne respiraient qu’une fois sur deux. Le manque d’oxygénation de leur cerveau accentuait leur frayeur, et à en croire la banderole, leur pouvoir. Pour l’instant, mon pouvoir personnel se limitait à l’idée de quitter la pièce aux premières brûlures constatées, de préférence sur les autres. Ceux qui souriaient étaient en fait déjà venus. Ils étaient habités d’une légère supériorité à l’air entendu. Il n’empêche que je ne pouvais m’empêcher de penser que s’ils étaient revenus c’est parce qu’ils n’avaient pas tout compris la première fois. Il y avait donc quelque chose à comprendre pour sauver ses pieds. Venue dans l’espoir d’un défi physique, je savais désormais qu’il fallait être plus intelligent qu’eux pour réussir. Mais j’étais dans l’erreur.

Me voici allongée sur le sol, mes chaussures bien fixées à mes pieds. Les yeux fermés, une musique d’ascenseur en bruit de fond. Le géant nous propose une ballade sur une feuille d’arbre flottant sur une rivière. Ok, j’embarque. La mienne est une feuille de Magnolia, brillante, épaisse et robuste. Flottaison maximale. Il faut alors se souvenir d’une expérience passée de grande créativité. Je n’en ai connu qu’assise derrière un bureau à l’époque où je m’essayais aux études d’art et où je dessinais péniblement une succession de cercles en dégradant les couleurs. Au sommet de mon art.

Mon bureau se dépose sur la feuille et je m’enroule dans mes cercles. Au fil de l’eau, nous voici à la recherche de la compétence. Alors ça j’en ai. Une vraie maîtrise de la photocopieuse de l’agence de publicité où j’ai fait mon dernier stage. Je l’embarque dare dare. Vient alors la sensation de confort. Plus difficile vu l’encombrement de mon embarcation, mais je suis sauvée par le souvenir du bain bouillonnant de mon voisin le soir où…bon, ça ne regarde que moi. La rivière se transforme donc en marre de bulles géantes et surchauffées, au risque de chavirer avec mon matériel bureautique et les sensations nécessaires à l’avenir de ma voûte plantaire. Le débarcadère est maintenant à portée de paupière. Il va falloir rouvrir l’œil, mais pas sans avoir fermé le poing en veillant bien à laisser des traces d’ongles incrustés dans sa propre chair de force et de douleur. Ça comptera tout à l’heure.

Sur la scène, trois nouveaux venus : des paperboards. Catalyseurs opportunistes des angoisses humaines. Le géant nous interpelle : « De quoi avez-vous peur, ce soir ? » « De me brûler » répond un souriant. « De partir avant la fin » je lance timidement. « De ma mère » dit un quinquagénaire, et c’est parti. Chacun y va de sa petite angoisse, de ses peurs existentielles : la réussite, le cancer, les oursins, l’échec, sa femme, les voyous, de trébucher, d’aimer, de sombrer, de parler, d’avoir des amis, de voyager, d’être là, de mourir.

Le géant jongle avec ses feutres et ses pages, il mélange les couleurs, les lettres, il bondit d’un pied sur l’autre. Prélude à la mise à mort de nos peurs. Soudain il s’arrête, nous regarde, se retourne et arrache les feuilles comme un dément. Il les écrase, les froisse, les roule, et nous les lance dessus avec une force et une précision digne de sa puissance. J’en prends une dans le sternum. Le choc de la peur ou la peur du choc, le principal, c’est le choc. Il nous ordonne alors d’enlever nos chaussures. Aha ! Quel farceur, ça n’est pas déjà le moment de marcher ? Une ballade en feuille tombée, un coup de boulette de papier, je ne suis pas prête. L’œil collectif est inquiet mais intrigué. Si si, on les enlève pour apprivoiser le sol!

C’est le moment de se débarrasser de ses peurs. Et où ferait-on chose pareil ? Les kimonos infernaux s’affairent : ratissant les flammes, les braises et les cendres. S’interrompant parfois pour faire une partie de volley braise. On s’approche, pour voir si ça progresse et pour jeter notre boulette toute personnelle de paperboard. La peur commence sa transformation. Il y fait de plus en plus chaud près des flammes, alors on rentre se rafraîchir à la source de nos envies. On liste maintenant ce qui pourrait nous arriver de mieux dans un avenir très proche : se tirer, vaincre l’enfer, ne plus avoir peur, être aimé, boire un Coca, renoncer (paisiblement), s‘amuser, frimer, réussir, vivre. L’ambiance est plus sympa. A ce stade, la fierté fait son apparition. Dites donc, qu’est-ce qui pourrait bien faire que JE n’y arrive pas à trouver ma puissance. Les redoublants n’ont pas les pieds ignifugés que je sache. S’ils ont réussi une fois déjà, moi aussi je le peux.

Et là, c’est l’estocade finale aux résistances : le géant apparaît en short de boxe au son de Rocky (un). C’est l’évidence, la pièce du puzzle qui manquait, le feu se vainc à coup de poings en sautillant comme Monsieur Sylvestre. Honte à moi de n’avoir pas su une chose pareil jusqu’à lors. Je suis un être de peurs car je n’ai pas eu plusieurs fractures au nez. L’absurdité est telle que j’entrevois enfin qu’aucune de ces cabrioles ne franchiront le tapis rouge à ma place. Seule ma force intérieure m’y autorisera, il est temps de me recentrer et de m’en convaincre. Plus l’heure avance, plus j’ai envie que ça soit terminé, mais pas sans avoir réussi.

Je résume : j’ai peur de mon prof d’histoire, mais j’ai envie de manger des oursins. Je suis pieds nus, j’ai brûlé du papier, Rocky me résonne dans les oreilles et j’ai des marques d’ongles enfoncés dans la main. Reste à occuper ma bouche et mes yeux. Pour les yeux, le grand me propose ma couleur préférée. J’en élis une dans l’urgence, le bleu. Pour la bouche, il m’ordonne de répéter « mousse fraîche », sans m’arrêter. Il a l’air d’y tenir.

Assez naturellement, la file commence à se former à l’entrée de la grotte de Dante. Des anciens en premier, grattant du pied, le corps concentré sur l’effort. Deux kimonos bloquent l’accès. Ils vérifient notre détermination, un par un, avant de nous laisser passer. On est en Amérique, une brûlure entraînerait un procès. Et là, incroyable, je n’y tiens plus. Il faut que j’y aille, qu’on me laisse passer, que je franchisse, que je ressente, que je traverse, que j’aille au bout, que j’atteigne le gazon humide qui rafraîchira ma peau.

Je me mets en position : le poing fermé, débordant de créativité, de compétence et de jacuzzi, les yeux en l’air, perdu dans le bleu protecteur, la mousse fraîche gravée sur mes lèvres et Rocky qui braille toujours. Mon pied droit, nu, s’élance. GOD ! C’est chaud 1000 °. Il n’y a plus de flammes, que des braises car voyez-vous, les flammes brûleraient les poils. Les braises en revanche, ne tentent de transpercer que la peau du dessous. Je fais un pas, pressé, mais posé. Il ne faut pas tomber, ils l’ont assez répété, car ça déconcentre. Et qui se déconcentre…brûle au 3è degré.

Un deuxième pas, le troisième, jusqu’au dixième. J’ai l’impression de traverser la route qui longe la plage au mois d’Août en Normandie. Le goudron brûlant procure une sensation similaire. Pourtant, il est beaucoup moins chaud que le défi de ce soir. On m’attrape par les épaules en me criant de m’essuyer les pieds. Je suis arrivée. De l’autre côté. Où la mousse est fraîche et le gazon humide. Je m’exécute. Ne pas se déconcentrer avec des braises collées à la peau. Je regarde mes pieds, dessous, dessus.

C’est du DELIRE. J’ai réussi, j’ai fait l’impossible. Même pas brûlée, sérieusement chauffée mais pas blessée. Je n’y comprends rien, je saute de joie, je crie de rire et de surprise. Je me jette sur les autres qui se jettent sur moi, nous nous jetons en l’air, ensemble. C’est fort, tellement fort. Je n’ai jamais rien vécu d’aussi fort. Le géant est content de nous, nous sommes contents de nous, de lui, de son short, de sa mâchoire, prêts à donner des coups de karaté. Parce que désormais TOUT est possible. J’ai défié la nature, la logique, la physique, la chimie, la peur, la peau, la chaleur, et la possibilité de vivre un truc de dingue.

Photo : (c) Marcus Vegas via Flickr

 

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waow! c’est quoi la clé? la concentration, la galvanisation par les autres?


 

Ah oui, comme sand moi aussi ça m’intéresse!!!!


 

Ce qui reste formidable dans cette expérience est qu’il n’y a pas d’explication rationnelle ou scientifique. La part de mystère contribue à faire confiance à ses propres ressources. C’est ça qui est doux.


 

ben voilà, on n’est pas plus avancées…. à part à le faire nous mêmes. dyns? tu commences?


 

expérience inimitable… intransmissible… incommunicable… ;-) euh… et après c’est comment de “l’avoir fait” ? ça change quoi dans la vie ? parce qu’avant d’essayer… le vin rouge (;-) Sand) c’est pas trop difficile de me convaincre… d’autres drogues… euh, non… mais, là, tu vois… j’ai des doutes sur le pourquoi du comment… enfin, je me comprends.


 

en même temps avt de faire du yoga, je trouvais ça très bizarre et ne comprenais pas…puis….


 

j’essaye d’expliquer : nous n’avons pas beaucoup de vraies peurs dans nos vies urbaines. Un client difficile à appeler, une entrevue avec un boss ? S’apprêter à marcher pieds nus sur des braises est d’un autre calibre physique qui fait appel non pas à l’audace, mais vraiment au courage.

Cette marche sur le feu n’est en fait qu’une métaphore de l’impossible réalisé. Et depuis, lorsque je me trouve devant un choix qui me fait peur, un obstacle à surmonter, le coup de fil difficile à passer, je me repasse la marche sur le feu et cette sensation désormais familière : si je décide de surmonter ma peur, si je me vois déjà de l’autre côté, je vais le faire et le surmonter.

Je rigole de ce qui m’attend au lieu de me laisser impressionner puisqu’au fond de moi, je ne me dis plus ” tu ne peux pas” mais, “imagine ce que tu vas ressentir quand tu auras réussi”.

C’est celui là, le vrai intérêt.

Ca me donne une perspective différente qui allège les difficultés croisées et me rassure sur mes capacités.


 

On appelle ça la “foi”, en soi :)


Super chouette ton article!


Un bouquin qui se lit en une traite: “L’homme qui voulait être heureux” ;) Pas de braises mais de la sagesse balinaise et le même propos.


 

Super !

Merci de partager avec nous ton expérience plus qu’intéressante.

Pour la peine je te rajoute à mes amies ;)


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