C’Ă©tait l’Ă©tĂ© 68, mais pas de pavĂ©s, la montagne. Ma chère montagne qu’il me fallait quitter. Et la route, la longue route Ă pleurer… C’est un nouvel air Ă respirer, la composition en est diffĂ©rente, la texture, la couleur… comment vais-je le faire rentrer dans mes poumons ?
Ma bulle. Je ne comprends rien. Ils ne me comprennent pas. Ils sont lĂ Ă dessiner des e e e e e e e e e sur un papier… moi je sais dĂ©jĂ lire et Ă©crire (depuis deux ans), mĂŞme faire des divisions Ă deux chiffres… mais je ne parle pas leur langue, et eux pas la mienne.
Alors, les rĂ©crĂ©s, je les passe assise sur l’herbe, seule Ă ne pas pouvoir (ni vouloir) communiquer…
Qui dira la douleur de l’enfant bulle ? bulle de savon, bulle abandonnĂ©e au vent…
Toujours ça me restera ça… ma langue est diffĂ©rente… on aura toujours du mal Ă me comprendre… T’es un peu bizarre, t’as un accent un peu “prĂ©cieux” on dirait… tu fais un peu… “snob”, tu t’exprimes de manière un peu compliquĂ©e, pourtant, on ne dirait pas que tu es Ă©trangère, ça ne se voit pas que tu es “portugaise” (ça, gĂ©nĂ©ralement quand on me le dit, ça se veut un compliment).
Alors, le seul moyen d’exister, c’est de “lutter”, d’apprendre leur langue, vite. Toute seule, comment ? Je n’en sais rien… apprendre c’est tout. Ingurgiter les règles de grammaire, parfaire la connaissance de leur idiome… autant qu’eux, aussi bien que les meilleurs d’entre eux.
En six mois c’Ă©tait fait, dans la douleur certainement. En deux ans je maĂ®trisais parfaitement leur système scolaire, le monde inconnu oĂą l’on m’avait dĂ©barquĂ©. Très vite je me fis mal voir de mes petits camarades… j’Ă©tais la “bonne Ă©lève”, celle dont le maĂ®tre disait : “elle connaĂ®t mieux votre langue que vous”. J’ai appris Ă ĂŞtre dĂ©testĂ©e, ou admirĂ©e… j’ai survĂ©cu.
Pour le reste… rien ne pourrait me rendre Mila, l’amie laissĂ©e lĂ -bas… Ă jamais perdue de vue. Les chemins au bord des ruisseaux, les rires, les fĂŞtes, l’insouciance d’ĂŞtre chez soi… DĂ©sormais, je devais dĂ©crypter le monde.
Puis, j’ai dĂ©couvert la libertĂ©. Votre libertĂ©. Celle de mai, celle des idĂ©es, celle de la pensĂ©e… La littĂ©rature, Rimbaud, Baudelaire, Queneau, Rousseau et ses rĂŞveries, mes nouveaux univers, mes pays. Vos chanteurs Ă texte, Brassens, Boby Lapointe, François BĂ©ranger, Areski, Fontaine et Higelin, Barbara… ceux plus lĂ©gers, Julien Clerc, Sheila et Claude François.
J’ai aussi fait l’apprentissage de votre culture, vos valeurs, je me suis nourrie de vos paysages, la Bourgogne, Aigues Mortes, La Normandie, les CĂ©vennes (mes chères CĂ©vennes), et la Picardie (la belle forĂŞt de Retz, et Longpont oĂą j’ai laissĂ© tant de souvenirs). Avant tout, la plus belle rĂ©gion : mon Ile de France, oĂą j’aime randonner… Je suis plus vous que vous-mĂŞmes… Je sens sous mes pores votre histoire, vos contradictions ; vos dĂ©fauts sont devenus les miens, et je râle… et je lutte pour mes droits, pour la libertĂ©, pour l’esprit des Lumières… je dĂ©fends ce qu’ici j’ai trouvĂ© : un nouveau pays.
Maintenant, c’est mĂŞme devenu ma spĂ©cialitĂ©… j’enseigne votre langue et votre culture aux Ă©trangers.
Alors, bien sĂ»r, toujours vous me trouverez un peu “spĂ©ciale”… mais qu’importe, je vous aime trop pour vous en vouloir, et mĂŞme, je vous l’avoue, j’aime ne pas ĂŞtre totalement comme vous.
Photo : (c) Haggis Chick via FlickrÂ
posté le 15/07/2008 | 731 vues | 5 commentaires | tags: nouveau monde exil mafranceamoi france Quotidien Culture
Très beau texte…
Ca ne doit pas ĂŞtre Ă©vident de dĂ©barquer enfant dans un pays Ă©tranger, surtout quand on a dĂ©jĂ des attaches et une culture de lĂ d’oĂą on vient.
En tout cas tu as du mĂ©rite, et c’est gĂ©nial que tu sois prof de FLE maintenant, tu es sĂ»rement la mieux placĂ©e pour comprendre ce que les Ă©trangers ressentent en arrivant.
@Storia : merci pour le compliment :-) comme moi, beaucoup d’enfants ont vĂ©cu et vivent ce dĂ©racinement, et, d’aileurs, pas forcĂ©ment en changeant de pays et de langue… c’est sĂ»r que là ça rend la difficultĂ© plus aiguĂ«… mais, au bout du compte quelle chance que la mienne (la nĂ´tre, la tienne), celle de possĂ©der deux trĂ©sors : deux mondes oĂą exister.
@Netzah : merci :))))) je me sens comme un poisson dans l’eau au milieu de tous ces “Ă©trangers”, je vogue Ă travers leurs cultures, je m’en nourris aussi, et, oui, ĂŞtre “spĂ©cialiste” de langue et de culture françaises… c’est mon oxygène maintenant. Toutefois, je viens de commencer Ă donner un cours de portugais (j’ai aussi Ă©tudiĂ© le portugais Ă l’universitĂ©)… et c’est comme un nouveau voyage… vers le centre de moi-mĂŞme (ça ne m’est pas le plus facile).
C’est un texte Ă la fois attendrissant, prenant, et vivifiant: il dĂ©montre que par l’esprit, on arrive Ă tout, mĂŞme Ă traverser la barrière du langage, cette fameuse bulle qui nous coupe des autres, nous isole dans son emprise glaciale…Touchant aussi, lorsque tu parles de notre pays, du tien, et de la mixitĂ© qui vit en toi Ă prĂ©sent.
Ceci Ă©tant les accents moi je trouve ça plutĂ´t charmant, ce cĂ´tĂ© renouveau de la langue, les sonoritĂ©s qu’on rajoute aux mots…
@Elea : merci. :-) oui, notre diffĂ©rence est parfois un peu difficile Ă porter, mais quelle richesse, sans elle nous ne retrouverions plus le chemin… vers nos montagnes…
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