Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2012

Mot de passe oublié

JelizaRose

Ce titre parce que ce bouquin de Ann Scott est un peu la bible lesbienne des filles des annĂ©es 2000, le The L Word parisien version papier avec le groupe de potes, les tatouages, les trahisons, le clan rock de Eudeline et la tribu techno de Sextoy, beaucoup de sexe, de cigarettes et de shoots d’hĂ©ro Ă  poil sur la moquette qui se dĂ©colle, entre les cartons jamais dĂ©ballĂ©s d’une vie en pointillĂ©s. Et en fond, un clip sur MTV.

208067837x.jpgCe titre parce que comme Louise dans Superstar, comme Ann dans la vraie vie, on a toutes une Inès, cette amazone en demi-teintes entraperçue Ă  une soirĂ©e ou chez une copine, la fille qui enflamme l’air par sa prĂ©sence et n’existe que par son absence, celle pour qui on serait prĂŞte Ă  tourner le robinet du gaz et qu’on n’aura jamais.

Mon Inès, il suffirait de rien pour qu’elle s’efface. Pologne, fĂ©vrier 2004, j’Ă©tais assise, raide, sur un banc de bois livide. Il faisait juste glacial. La pièce avait depuis longtemps sombrĂ© dans une nuit Ă©paisse, il devait ĂŞtre, comme souvent dans ce pays, pas d’heure dĂ©finissable. Entre deux escaliers en carrelage de lycĂ©e, un malheureux distributeur de canettes, pauvre âme ronronnante, m’envoyait sa lumière intermittente de nĂ©on crade, comme de brefs Ă©clats en provenance d’un stroboscope abĂ®mĂ©. Mais tout finissait Ă  chaque fois par ĂŞtre absorbĂ© par tout ce noir poussiĂ©reux.

Je ne me rappelle pas avoir entendu la porte s’ouvrir. Une fille aux cheveux couleur de plomb fondu s’est avancĂ©e plutĂ´t furtivement, s’est perchĂ©e cavalièrement sur le carreau Ă©brĂ©chĂ© de la première marche, le dos aussitĂ´t mangĂ© par la nuit . Elle m’a fait penser Ă  une amazone Lagerfeld, en cuir et soie, en noir et blanc. Elle semblait n’ĂŞtre de nulle part. Mais elle rayonnait Ă  son insu, et j’Ă©tais juste un vieux miroir piquĂ© qui rĂ©flĂ©chissait son Ă©trange lueur.

Sa bouche hautaine exhalait de temps en temps une fumĂ©e grise qui brouillait fugitivement ses lèvres sang. J’ai aimĂ© ses cheveux, d’un noir minĂ©ral et lisse, brillants comme la pupille d’un corbeau. Elle ne semblait ni regarder, encore moins voir quoi que ce soit. Ce snobisme dĂ©sabusĂ© me vexait Ă  mort. Rien de ce que je percevais, la lumière, les sons, le noir n’existaient dans sa rĂ©alitĂ© Ă  elle. Nous n’avions rien en commun.

Cela faisait-il une heure qu’elle Ă©tait lĂ  Ă  essayer de ne pas ĂŞtre Ă  mes cĂ´tĂ©s ? Et pourtant avec mon regard, elle capturait aussi la seconde, l’instant qu’elle jouait Ă  Ă©tirer, Ă  compresser, Ă  dilater au grĂ© de sa volontĂ© immobile. Sa peau, tendue sur un cou parfait serait très blanche, un peu tiède, Ă©lastique sous mes doigts… Elle est brutalement devenue la muse du dĂ©calage, le vrai, celui qui fait l’Allure : avec les volutes lentes de sa fumĂ©e , elle repandait ce malaise propre aux Romantiques, l’impression fugace mais irrĂ©vocable d’ĂŞtre nĂ©e trop tard dans un monde trop vieux.

Elle Ă©tait blasĂ©e du prĂ©sent, et sĂ»rement des ĂŞtres qui l’animent comme ils peuvent, nous, moi avec mes doigts rugueux qui serrent une Marlboro que j’ai oubliĂ©e, de la cendre sur les genoux .

J’ose espĂ©rer que ces images garderont cet aspect brut, ces nuances frĂŞles et volatiles, lorsque je cesserai de dĂ©naturer son existence en essayant de la dĂ©crire. Mais mes mots, dĂ©sespĂ©rement, n’empĂŞcheront jamais le monde habituel - dont le cadre pendu au clou, dĂ©rangĂ©, s’Ă©tait mis Ă  pencher de manière incongrue - de reprendre sa place plus foncĂ©e sur le mur, lorsqu’elle s’est dĂ©licatement levĂ©e pour disparaitre.

pic: fashionista.com

 

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Derniers commentaires

 

Cette capacitĂ© Ă  dĂ©crire des moments intemporels, en dĂ©taillant furtivement, comme une description esquissĂ©e du bout des doigts, comme une le souvenir d’un rĂŞve brumeux…


Brumeux comme ton vocabulaire, des mots et des phrases respirant le mouvement, qui se lisent sans jamais se laisser attraper, parce ce qu’ils dĂ©crivent est hors de portĂ©e…


Hors de portĂ©e car l’inconstance des concepts Ă©voquĂ©s varie forcĂ©ment d’une personne Ă  une autre, parce que l’essence mĂŞme de l’instant dĂ©crit Ă©chappe Ă  la raison, parce que dans ce texte, il y n’y a de vrai que ta vĂ©ritĂ©.


DĂ©cidĂ©ment, cette capacitĂ© Ă  me faire oublier ma propre prĂ©sence lorsque je lis un de tes textes, est la seule chose que je connaisse chez toi, la meilleure chose que je connaisse chez toi, la seule chose qui me fait dire: putain je t’aime, toi.


 

:-) merci Le Mal…


 

Elle t’as vraiment fait une forte expression…J’aime beaucoup la façon dont tu dĂ©cris ça. Mais pourquoi en te lisant a-t-on l’impression qu’elle Ă©tait malheureuse ?


 

c’est peut-etre moi qui etait malheureuse et qui reporte ca sur la vision que j’ai eu d’elle :-)


 

Elle representait tellement toutes ces filles qu’on n’aura jamais.


 

est ce qu on a toutes kiffe superstars parce qu en meme temps on connaissait deja tous les personnages present ? est ce qu on a aime superstars parce que c etait un peu notre voici/public lesbien? je me suis posee la question a l epoque…


je me souviens de l avoir devoree pour deviner lequel des personnages allait etre Yana…Et puis aussi tous les remous que ce bouquin a cree quand il est sorti… superstars, ca me replonge a mes tous debuts du milieu..


 

malgrĂ© quelques exagĂ©rations au niveau des adjectifs, j’ai aimĂ© dans l’ensemble….c’est pas mal Ă©crit du tout mĂŞme, bravo


 

Bravo


Parce qu’on a toutes vĂ©cues des moments comme ceux ci, et parce qu’il a Ă©tĂ© si bien dĂ©crit qu’on en ressent mĂŞme les odeurs et la texture de l’air.


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