J’habite une ville où personne ne se couche avant minuit, une ville qui symbolise le romantisme et la poésie, une ville qui fait rêver et où certains jeunes provinciaux prévoient de monter, un jour, pour mener une existence plus exaltante, pour réussir ou essayer. J’habite dans une ville où lorsque l’on se retourne dans son lit, on se retourne en réalité sur une surface carrée qui nous coûte 400 euros par mois, dans une ville où le silence n’existe jamais, dans une ville qui pue et qui grogne, et où la fumée de cigarette envahit vos poumons comme une vague épaisse de poussière crasse, comme s’il y avait toujours un prix à payer.
Je vis dans une ville où il est impossible de ne pas connaître au moins 5 personnes ayant déjà sniffé de la coke. Impossible de ne pas connaître au moins 3 personnes qui ont essayé l’ecstasy, les somnifères et l’installation d’un système hydroponique dans leur salle de bains. Impossible également de ne pas connaître quelqu’un qui a tenté l’héroïne, et qui s’est trouvé comme un con à gerber ses tripes au-dessus d’une cuvette de toilettes où 1578 personnes ont posé leur cul avant lui. A vrai dire, je me trompe : le nombre de personnes ici ayant déjà avalé, reniflé, gobé, fumé des substances illicites n’est que représentatif de ce qui se passe à l’échelle nationale, et il est juste plus facile de se nourrir de psychotropes ici qu’ailleurs.
Je m’appelle Clayton, parce que ma mère est irlandaise, et de façon plutôt ironique cela signifie « celui qui habite sur un sol d’argile ». J’ai essayé tout ce qu’il est possible d’essayer, des champignons au LSD, de la clope aux pastilles Strepsils. Je suis de la génération de post-babyboomers, celle qui s’est vite retrouvée à cours de divertissements à force d’avoir tout, tout de suite. Mon propre corps est rapidement devenu source de distractions, après la branlette les soirées électro-chics, les filles qui vous demandent de jouir à chaque fois alors que vous-même vous n’y arrivez plus, les nuits interminables où tout le monde se retrouve avec une chiasse et un mal de crâne à faire exploser les tympans au réveil. Je ne suis devenu accro à rien et je ne sais pas si c’est une bonne chose puisque je m’en suis lassé, ou une mauvaise chose puisque je n’ai plus rien à quoi me raccrocher.
Parfois, comme une piqûre de rappel, je vais dans ces boites gavées de néons et de musique trop forte, complètement sobre, vers 2-3h du matin quand ils sont tous bien déchirés et je les regarde gesticuler comme des pantins sans but, sans scénario, et sans fil. Je n’arrive même pas à les mépriser, je me dis que la pression sociale a été ingérable pour eux comme pour moi, qu’il fallait choisir la bonne voie, réussir à 20 ans, monter son entreprise à 25, être riche, heureux et avoir un tas de partenaires sexuels à son tableau de chasse, ne pas craindre le cancer ni penser à la retraite, et finalement, n’était-ce pas plus facile de vivre l’instant présent à sa façon et de brûler les plus belles années de sa vie en n’étant pas productif ?
Si Rimbaud ne s’Ă©tait pas contentĂ© de l’absynthe, probablement qu’il n’aurait jamais Ă©crit le Bateau Ivre et Patti Smith n’aurait eu aucune idole, alors je n’arrive mĂŞme pas Ă compatir, parce qu’ils rĂ©clament tous le droit Ă une certaine folie mais ils ne font que nourrir leur propre satire, parce que c’est de la faiblesse que d’être tombĂ© dans ce jeu de celui qui sera le plus dĂ©foncĂ©, et parfois je joue Ă l’AmĂ©lie Poulain des âmes dĂ©pressives et fĂŞtardes, et je les filme dans leur pire Ă©tat, quand ils deviennent des petits ĂŞtres sans conscience, et je leur envoie la cassette quelques jours plus tard.
Ils ne réapparaissent jamais.
Photo : (c) striatic via Flickr
posté le 05/06/2008 | 2932 vues | 18 commentaires | tags: rimbaud coke lsd drogues boite fiction
Ouah j’arrive Ă avoir un commentaire sans article ! Petit bug, ça devrait vite ĂŞtre corrigĂ© ;)
Ca fait du bien de lire Ă nouveau des fictions que tu as Ă©crites. Tu avais inaugurĂ© un site Ă un moment, en parallèle du tien oĂą tu publiais des textes que tu avais Ă©crits. j’aimais bien. tu as un style qui me plait (hey baby!).
Bref.
ça ressemble un peu à du Bret Easton Ellis en moins mégalo et plus imagé, vraiment super!
Ă quand un recueil?
@amaya: c’est exactement ce que je me suis dit en lisant l’article, le cĂ´tĂ© dĂ©sabusĂ©, lucide et qq peu ironique sur sa propre condition, j’aime bcp….( j’avais adorĂ© Lunar Park au passage)
@elixie: juste merci
mainetant qu’il y a un article, je peux dire: très très bien Ă©crit. J’adore ton style!
Je suis d’accord avec Broutille, ça fait du bien de relire tes textes plus “fictionnels” (ouais je sais ça existe pas et alors? ça sert Ă rien de le souligner en rouge, je le changerai pas!)
J’espère pouvoir en lire Ă nouveau. Ton style me plait bien (ça s’est amĂ©liorĂ© depuis tes journaux intimes!)
j’ai lu aussi (je veux bien lire tes journaux intimes) mais la suite me suffira
Euh …. et si on arrĂŞtait de dire qu’un texte ressemble Ă du Ellis parce qu’il mentionne le mot “coke”, ou bien qu’il parle de fĂ©tards tristes et perdus ?
Ici le style qu’emploie Elixie n’a rien Ă voir avec du Ellis, pour la bonne et simple raison qu’un personnage ellissien ne s’exclamera jamais de cette façon au style indirect libre : “je suis de la gĂ©nĂ©ration de post-babyboomers, celle qui s’est vite retrouvĂ©e Ă cours de divertissements Ă force d’avoir tout, tout de suite.” Il ne s’expliquera jamais de la sorte : d’une manière gĂ©nĂ©rale, il ne fera jamais sa propre analyse, et ne fera aucun calcul d’introspection similiaire Ă celui de Clayton (mais il reprendra un Xanax, par contre.)
Le style d’Ellis reste d’ailleurs volontairement “behavioriste”, il se contente de dĂ©crire des faits, des gestes, et des dialogues “secs”. Le cotĂ© percutant de son oeuvre tient d’ailleurs dans cette technique narrative : c’est le lecteur qui fait sa propre analyse, et qui arrive tout seul Ă ce constat dĂ©sastreux et bouleversant concernant la nature humaine.
Voila, c’Ă©tait un commentaire composĂ© du fan club de Bret Easton Ellis : rendons Ă Ellis (et Ă Elixie) ce qui leur appartient. :)
(Sinon, appelons lĂ Bret Easton Elix - ah ah.)
j’ai n’ai pas tant analysĂ©, c’est juste l’impression que ça m’a laissĂ©, comme tu peux parfois sentir l’influence d’un chanteur sur un autre sans qu’ils fassent des choses strictement similaires…c’est juste ça, j’aurai du ĂŞtre plus prĂ©cise
@binnie:c’est bien pour ça queje disais que ça ressemblait Ă du Ellis :) plus imagĂ©, moins dĂ©sabusĂ©, moins centrĂ© sur la petite personne du narrateur et son autodestruction, moins implicite donc comme tu le disais…d’ailleurs j’aurai dĂ» prĂ©ciser:du Ellis de ses dĂ©buts, dans “less than zero” par exemple…bref on va pas thĂ©orisĂ© hein?!
Elixie a bien Ă©crit et sans doute pas voulu copier sur le style de qui que ce soit!Mais son texte m’Ă©voque beaucoup la littĂ©rature d’auteurs amĂ©ricains en tout cas…
Yup :)
C’Ă©tait juste histoire de reprĂ©ciser en bonne puriste (relou) que le style Ellis ne se limite pas au name dropping, Ă lister divers toxiques, Ă©crire certains mots en majuscules ou encore faire des paragraphes contemplatifs de quarante lignes sans ponctuation : pour moi, son gĂ©nie rĂ©side dans le fait qu’il parvient Ă faire ressentir très exactement ce qu’il veut Ă son lecteur sans jamais rien expliquer, juste en “photographiant” avec finesse l’action qu’il dĂ©crit, et en choisisssant avec prĂ©cision ce dont il faut parler ou pas. Je pourrais ne parler des heures, je vais m’arrĂ©ter lĂ …
Mais je vous rejoint, ces petites balises ellissiennes sont autant d’effets de style qui Ă©voqueront immanquablement ses romans lorsqu’on les retrouve dans un texte.
en tout cas moi ça m’a donnĂ© une idĂ©e…pourquoi ne pas crĂ©er une nouvelle rubrique “nouvelles” ou “fiction” sur LR? ça serait bien ça, non? hein?
Bleur et Violette, je suis super d’accord avec toi, ca serait cool une rubrique pareille :-)
@ Elixie : pourquoi faut-il toujours que les gens cherchent a analyser un style quand c’est de la fiction, a faire des rapprochements avec untel et untel. Moi je trouve que c’est du pur Elixie et que c’est tres bien :-)
@jeliza rose: c’est peut ĂŞtre que quelque fois ça s’impose Ă toi… j’ai horreur de catĂ©goriser et d’ailleurs c’Ă©tait plutĂ´t un compliment de ma part…le stylle d’Ă©lixie est très plaisant et j’ai hâte de lire d’autres fictions…allez elixie au boulot !
Oui c’est vrai, soyons contre les rapprochements incongrus avec tel ou tel Ă©crivain (mais surtout Ellis, parce que, qu’est ce qu’il a pu se faire rapprocher celui-lĂ .)
Sinon jeliza miss america, vraiment chouette ton article sur les kids fluo, mĂŞme si je l’ai lu en 4 fois =)
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ben il est oĂą l’article? avec un titre pareil je me rĂ©jouissait dĂ©ja du contenu… la formule est jolie.