Humeurs

Amen

J’ai reçu une éducation religieuse. Plutôt deux fois qu’une même, tant elle fut prépondérante pendant une période de ma vie. J’ai été enfant de choeur et j’ai connu la messe en grégorien. Je sais, en latin, le Pater, le Credo, l’Ave maria et quelques autres encore.

AmenJ’ai courbé la tête tant de fois, avec docilité, pendant que s’égrenait les litanies liturgiques inscrites en moi comme gravés sans la pierre, qu’il est à peine croyable que malgré ça, malgré tous ces efforts pour faire de moi une « bonne chrétienne », ce soit deux oeuvres littéraires qui aient construit les bases de ma vie intérieure.

Bel échec, tout de même…

La première, j’en ai déjà parlé ici : le Petit Prince de Saint Exupéry qui, outre qu’il a été une sorte de sauveur aux moments les plus difficiles de ma vie, en ce qu’il me proposait des solutions pour y faire face, compte aussi parmi les monuments de la littérature les plus éblouissants qu’il m’ait été donné de lire, pour la clarté des idées qu’il défend et sa capacité à les rendre accessibles à chacun.

Mais ce n’est pas du petit Prince dont je veux parler aujourd’hui, j’aimerais vous rappeler ce poème que tout le monde a lu au moins une fois et qui résume, en quelques lignes, l’intégralité de mes convictions personnelles. Tout ce en quoi je crois dans le monde, tout ce en quoi j’aspire est consigné ici, tant et si bien qu’il me semble parfois que ce poème est une intimidante présentation publique de mon intimité.

Chaque fois que je le relis ou que je me le récite à moi-même; ou encore, lorsqu’au hasard d’une situation, une phrase me revient en mémoire, je suis émerveillée par la perfection de ce texte. Mes idéaux commencent et finissent dans ces lignes et à mes yeux, il embrasse à lui seul tous les buts de ce monde, tous les chemins, toute la lumière.

Tout y est dit. Tout. Et devant cette précision, cette justesse qui me coupent le souffle… N’importe quel texte religieux, à côté, me semble puéril et confus.

En voici la traduction française la plus connue :

Si…
R. Kipling – Traduction d’André Maurois (1918)

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Photo : (c) *Louise** via Flickr

30 Responses to “Amen”

  • merci pour m’avoir permis de relire ce poème,très juste et très beau

  • mon dieu, mon dieu, mon dieu…j’adore ce poème, trop peu connu hélas, c’est génial de le voir sur LR, merci!

  • très beau poème… entendu quelque part dans mon enfance et relu en anglais dans un livre offert…ça fait du bien.

  • moi je dis que ça mérite la une…

  • je vote pour aussi

  • Ah ben non, il est super connu ce poème.

  • Je suis contente de lire que ce poème vous plait autant qu’à moi ^-^

    @ La Fille : oui, c’est bien ce que j’ai voulu dire aussi par “que tout le monde a lu au moins une fois” :)

  • elle répondait à bev je crois…

  • Ouais, comme elle dit Sand, je répondais à B&V.

  • Oups, pardon, je retire ce que j’ai dit :)

  • @La Fille : ben dans mon entourage, personne ne le connaît en tout cas, je suis la seule, c’est ce que je voulais dire…

  • et bien occasion de plus pour le répandre

  • Hiii ! Je dé-tes-te ce texte… (beh oui, il en fallait bien une)… Pour moi, il n’y a pas pire refus de l’Humanité telle qu’elle est réellement. Un homme ? Ce n’est pas ce qu’il décrit, là. Ca, c’est une chose que j’espère ne jamais cotoyer !
    Je suis désolée pour cette remarque, et ne veux surtout pas faire un débat sur l’Homme…
    :)

  • Ah bon, t’aimes pas les hommes persévérants, honnêtes, généreux et fidèles à eux-mêmes ?

  • @Addy : tu vas l’avoir quand même ton débat, j’ai l’impression!

  • faut pas chercher la fille!

  • ah moi depuis que je l’ai entendue chanter je me dispute plus avec elle…enfin je vais essayer.

  • ouh alors qu’elle nous engueule en, chansons…..ce serait plus doux à l’oreille

  • je veux un homme capable de folie, de sentiments forts et parfois inutiles, capable de se perdre dans ses rêves… Quelqu’un qui ait des doutes.
    un homme, quoi.
    Un vrai :)

  • hum…le truc c’est que moi je suis déjà comme ça, alors si j’ai quelqu’un comme ça aussi, on ne va pas s’en sortir…

  • Nan, Addy, tu veux une femme ! Ah, ah !

  • @la fille;mdr!

  • Effectivement, je trouve que ce poème a un parfum réactionnaire, que certains esprits un peu obtus n’hésiteront pas à qualifier de fasciste. Ça doit être pour ça qu’il me plait… :-)

    Sinon, autre traduction ici.

  • oulah tu lance vite la voie vers le point de godwin toi… non c’est beau, c’est tout et encore plus quand on le récite….

  • Addy : je comprends ton point de vue et ça m’intéresse de lire ça. En fait, ce n’est pas pour rien si je le comparais aux textes religieux, je veux dire par là que ce poème contient les lignes directrices, les idéaux, ce vers quoi je tends. Des solutions pour m’aider à fare mes choix dans la vie…. Mais si, dans la réalité, je rencontrais une personne conforme en tous points aux lignes de ce poème, je partirais aussi probablement en courant car cette personne serait devenue un être “contre nature”, si on peut dire.

    Polydamas : Il est vrai qu’il met en scène une vision idéalisée de ce que pourrait/devrait être l’homme. Et forcément, les idéologies sont la source de tous les régimes extrémistes. Mais il ne faut pas confondre, je crois, l’œuf et la poule. De très beau textes qui n’avaient rien de fascistes, on souvent été repris par les nazis, fascistes… pour servir leur propos.

    Le mal : Ah Ah oui, en moins de 25 commentaires, je crois qu’on peut parler d’échec dans le débat ;-)

  • tiens, ben j’ai appris quelque chose, moi, ce matin…je connaissais pas cette histoire de loi Godwin, je suis allée voir sur le Net et maintenant je sais ce que c’est.

  • Cela dit, il faut noter qu’un discours comme celui des Béatitudes (Heureux les pauvres, etc) ressemble pas mal à ce texte, la religion peut aussi produire quelques beaux textes. Car la seule chose que défend ici Kipling est l’humilité, ce qui se rapproche pas mal du message chrétien.

  • Il est vrai que ce texte est beau, mais je rejoindrai Polydamas sur les Béatitudes, qui à mon sens est le texte le plus profond et le plus intrigant de la Bible. D’ailleurs, ça me donne l’idée de réadapter le texte à la société actuelle…

  • OH MON DIEU!!!!
    ces deux textes sont mes préférés!!!! ils sont tellement subliemes, sensibles et riches…!
    et juste après il y a le potrait de dorian grey et gastby le magnifique….

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