My Space

Au fait, ça veut dire quoi, “indie” ?

Article sélectionné par Mimi lors de sa semaine de rédaction en chef 

J’ai repensé à Juno. Oui, encore ! Le fait que ce film soit considéré comme “indie” ici aux US m’a fait me demander ce que “indie”, “indépendant” en VF, peut finalement bien vouloir dire, que ce soit en musique ou en film.

Au fait, ça veut dire quoi, « indie » ?Parlons en donc encore, du cas Juno (bien utile ce film). Déjà, soyons clair, Juno n’est pas un film indépendant : il a été produit par Fox Searchlight, une compagnie satellite du studio hollywoodien old-school Twentieth Century Fox, lui même une branche de News Corp., dont le PDG et fondateur n’est personne d’autre que Rupert Murdoch. Il y a mieux comme icône indie :-)

Bizarrement, c’est comme si l’adjectif “indie” avait cessé de décrire les conditions de production d’un film (les vrais films indie restent ceux qui sont distribués par des boîtes de distribution/salle à manger/chambre qui bataillent sévère pour gagner le gros lot, à savoir une semaine de droits de diffusion dans la demi-douzaine de salles où il est encore possible de faire du profit avec des films sous-titrés-je parle ici de l’Amérique et non de la France, encore moins de l’exception Paris), pour décrire plutôt une nouvelle esthétique, faite de subtilités affectées dans les décors la musique les fringues et les caractères, assorties de dialogues non moins subtils. Et en musique c’est pareil.

Regardez la BO de JUNO : indie ou pas ? Il y du groupe de derrière les fagots : le Velvet, Sonic Youth, Belle and Sebastian. Signés sur des gros labels. Un défi intéressant, du nouveau ? Non, rien que du prévisiblement hype. C’est même Ellen Page elle-même qui a recommandé les Moldy Peaches. Elle est hype cette gamine ! Et ça suffit : l’esthétique “indie” est créée. Et elle fait mouche : je suis bien de mon époque, j’ai adoré ce film.

Prenez The Darjeeling Limited : jamais Wes Anderson (un vrai réalisateur indie pour le coup) n’aurait été pris en flagrant délit de choix aussi évidents que le all the young dudes de Mott The Hopple dans Juno. Tout le monde connaît ça ici aux US. Non, Anderson persiste et signe avec de l’obscur, de l’imprévisible : Peter Sarstedt et de la musique indienne. Bon, il y a aussi les Stones, ok, mais pas une des plus connues :-) Il a juste su creuser un peu plus loin.

Depuis toujours, l’intérêt pour l’indépendant est la marque d’une certaine élite culturelle soigneuse qui prend plaisir à prendre des chemins détournés, à chercher l’obscur, quitte à en faire même un mode de vie au son des guitares folk.

Mais entre la “mainstreamisation” actuelle de l’indé et la popularité croissante de la culture nerd, il ne reste plus grand chose d’élitiste, à part le droit de se plaindre et surtout celui de critiquer. On se plaint qu’il y ait du Mott the Hopple dans Juno et en même temps d’autres vont dire que les Moldy Peaches sont carrément ringards.

On se prend un peu trop le chou à ce qu’il semblerait, et d’un côté, cela pousse les nerds de ce monde à creuser toujours plus loin dans l’indépendant obscur et le “pour-initiés”, un peu comme Wes Anderson, pour pouvoir etre sûr de garder une longueur d’avance sur la masse. Horrible, affreuse, prolétaire, mais qui grimpe vite, la masse. La barre est de plus en plus haute.

De l’autre côté, refusant tant d’intellectualisation, ceux qui lâchent l’affaire vont se mettre à décréter que la culture indé est un truc barbant de geeks snobs et frustrés, et vont ériger en principe roi le fait de démolir n’importe quelle production indé sans même y jeter un coup d’oeil. C’est ce phénomène qui fait rage en ce moment chez les critiques musicaux et de cinéma, et qui a créé l’énorme buzz autour de Juno aux US notamment.

Et le problème, celui de la mainstreamisation de l’indé ou de l’indiefication du mainstream, comme on voudra, est bien tangible car il devient de plus en plus difficile de différencier ce qui est présenté comme “indé” par les agences de marketing, de ce qui l’est réellement, indépendant.

Cela vient du fait que la culture est passée d’un truc relativement personnel, plutôt difficile à acquérir, qui demandait des efforts et par la même devenait quelque chose dont on pouvait être fier, à un produit que l’on consomme facilement et indifférement quelle qu’en soit la source. Quelle que soit la qualité. On engloutit. Sans se poser de questions. On l’ingurgite comme ça, sans tenants ni aboutissants, alors que nous sommes passivement vautrés sur notre canapé. On la transmet aussi vite avalé. Et ça le fait. Personne n’aime dire qu’il “étudie” un sujet sérieusement, à part les étudiants en thèse. Et ceux-là représentent, quoi, 0,02% de la population.

Rester à la pointe, posséder une vraie culture dans ce climat d’anti-intellectualisation forcenée, c’est à mon avis se montrer plutot curieux que snob. Le mainstream, qui se crée en réaction une attitude et une contenance en faisant preuve d’un esprit de contrariété permanent et de critique automatique, crée seulement une illusion de distance, et célèbre finalement la paresse et l’autosatisfaction.

Mais attention, je ne décris pas ici un monde manichéen, je ne dis pas que ce qui est indé est forcément de qualité et l’inverse non plus. Il existe de très bons groupes signés sur des majors, comme de très bons blockbusters. L’afflux de culture “facile” a aussi du bon. Et il y a aussi de très mauvais groupes non signés sur des majors, comme des films à petit budget qui ne méritent pas votre attention. La dérive existe aussi concernant le déplacement des critères selon lesquels une oeuvre indépendante mérite ou pas une réelle attention intellectuelle.

Le principal reste de garder les pieds sur terre et les idées claires, de distinguer l’esthétique “indé” de la production indé, et même de la niche marketing indé quel que soit le domaine concerné : oui oui, attention à la massification du style preppy geek et des lunettes à grosses montures inspirées de Luella que H&M s’apprête à lancer dans tous les magasins du monde entier. Et tapez donc “indie” sur ebay : vous trouverez de tout, du film en passant par des bottes ou une robe. C’est là qu’il faut faire preuve de bon sens.

Et être capable de prendre du recul sous l’assaut permanent d’information, histoire de se faire son avis à soi.

8 Responses to “Au fait, ça veut dire quoi, “indie” ?”

  • super article!!oui ce n’est pas parcequ’une “oeuvre” a une étiquette qu’elle est bonne ou mauvaise (et d’ailleurs chacun ses goûts même si c’est cliché!!), des gens se forcent à écouter des choses, à regarder des choses, à lire des choses “branchées”, “indies”, “tendances” et n’oseraient jamais avouer que à côté de ça ils adorent des trucs plus populaires…c’est même devenu tendance par exemple de regarder des programmes trash à la télé tout en s’en moquant genre second degré…moi j’assume totalement de regarder au premier degré (avec un peu de recul tout de même)des émissions de téléréalité par exemple, d’écouter Mika ET AUSSI des trucs un peu plus “underground”…enfin bref beaucoup de blabla pour dire que je suis entièrement d’accord avec toi!!

  • Emma Pill

    Article très intéressant en effet!
    Pour l’anecdote, quand tu souhaites créer une page myspace pour ton groupe, il y a une multitude de choix possibles pour définir ta musique : rock, folk, électro, progressive, etc, et aussi… indie. Oui oui, il semblerait que l’”indie” soit devenu un style de zic à part entière!
    Pourtant c’est le mot que j’ai choisi, pour deux raisons :
    - la fainéantise : faut toujours cocher des cases dans la vie, et à chaque fois de toute manière ça dépasse. Dur de définir une musique lorsqu’elle n’est pas dans un seul style, si je mets “rock” c’est vrai mais pas toujours, “électro” c’est vrai aussi mais pas toujours, alors après t’as la case “fusion”, qui est devenue également un style, et ben c’est pas ça qu’on fait, bref. Facilité du “indie” qui finalement ne veut strictement rien dire en terme de style musical (y’a du folk indé, du rock indé, du hip hop indé…), et donc justement, bah ça fait du bien de moins se gratter la tête et de dire “merde” aux cases trop petites.
    - la réalité : ben oui, vu qu’on est totalement indépendants! Non signés, non managés, non tournés, autoproduits, le mot “indie” c’est pile poil, et je trouve que le terme nous sied bien, plus encore qu’un groupe signé chez Pias (label indé) ou V2 par exemple (ah non, pardon ;) ) ;
    Maintenant, je pense que si un jour nous signons chez EMI : 1. c’est qu’ on aura probablement changé de direction musicale 2. on devra changer notre définition de style sur Myspace, et zut on devra se gratter la tête enfin non, y’en a qui le feront pour nous et on aura plus rien à dire ah ah, mais je m’égare.
    Tu as raison, le terme “indépendant” est devenu un mot pour définir une esthétique plus que des conditions de production. Et il me semble que la démarche de la plupart des “gros” labels indés est la même que celle des majors.
    Pi moi j’aime bien Kylie Minogue, même si je vais plutôt acheter l’album de Nosfell, qu’il soit chez V2 ou Universal, en fait.

  • @ Emma Pill : oui oui j’avais vu ca sur Myspace, le nombre de groupes dont le genre est “inde”, c’est dingue!
    D’ailleurs il me semble qu’a cause de la proliferation des genres musicaux justement deouis les annees 2000 (techno-muzette….) certains magazines ont carrement abandonne cette classification. Par contre il semble comme tu le dis que myspace y tienne, mais ait choisi la facilite en ajoutant “indie”, le non-genre par excellence.
    Cela dit, puisque c’est votre cas, c’est quoi votre myspace ? Hesitez pas a vous faire connaitre !

  • Emma Pill

    Et la Fnac a aussi un rayon “indés” bien fourni ;) avec plein de styles très différents
    Remarque, “techno-muzette” c’est déjà assez parlant hihi
    Parfois on peut aussi cocher “inclassable”, mais pas partout, et ça ne fait pas vraiment avancer le schmilblick

    Notre myspace c’est http://www.myspace.com/kharo
    Oui, je sais, j’aurais pu cocher “rock”, “electro”, et “alternative”, vu qu’on a trois choix possibles, mais “indie” ça fait un seul mot ;))

  • Super article! Je suis impressionnée par la pertinence de ton argumentation et celle de tes références.
    La conclusion c’est complètement ça.
    Merci beaucoup pour ce moment de plaisir de lecture!

  • “Et tapez donc “indie” sur ebay : vous trouverez de tout, du film en passant par des bottes ou une robe. C’est là qu’il faut faire preuve de bon sens.”

    Et bizarrement, quand tu tapais “underground” y’a 5 ans, ca te ressortait les mêmes bottes et les mêmes films.
    La mode tout ca…

  • J’ai apprécié lire cette note. Drôle et intelligente.
    Merci pour ce billet dans l’air du temps

    alba

  • excellent. ceci dit, j’ai une amie super pointue et cultivée qui s’est endormie au dernier wes anderson….

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