Article sélectionné par Mimi lors de sa semaine de rédaction en chef
Vous vous souvenez de ces cendriers sur pied, ridicules, branlants, avec une bande de plastique style ronce de noyer autour ? Gamine, je faisais tourner le petit disque de métal à l’interieur à toute vitesse, au grand dam de ma grand-mère qui craignait pour son parquet ciré.
Mon père fumait la pipe, à l’époque où fumer était viril, synonyme de maturité, de puissance. Au cinéma aussi on fumait. Deneuve, Bardot, au volant, cheveux au vent sans ceinture. Entre leurs doigts fins aux ongles rouges parfaitement ovales, elles tenaient une cigarette blanche et longue avec un anneau doré près du filtre. Elles masquaient leurs regards sulfureux derrière de gracieuses volutes, et j’adorais la voix doucement rauque et grave de la mère de ma tante, très classe avec ses cheveux relevés dans un soigneux chignon bleuté, quand elle parlait de ses voyages en faisant négligemment cliqueter entre deux doigts couverts de bagues un Dupont doré.
Et puis je me souviens de l’époque où fumer est soudain devenu loin d’être élégant. Sur l’affiche américaine de Pulp Fiction, on prive Uma Thurman de sa cigarette, un pétale en moins à cette fleur venimeuse. Dans les 90’s, on change de source de radicaux libres en bronzant à outrance mais en ne fumant plus ; Mugler élargit la taille des épaulettes, la femme devenue business woman mange macrobiotique, fait du sport, blanchit ses dents.
Et arrêter la cigarette devient un nouveau défi politique et moral. Les procès contre Philip Morris et les battles des grands trusts américains ternissent l’image de la cigarette. Le mythe se consume, la cigarette déchue redevient l’apanage dégradant des classes moyennes et ouvrières.
Aujourd’hui le fumeur est à la rue, c’est un freak. Il est de l’autre côté. Fumer c’est un peu comme être gay en 1998. Et même si on arrête, on ne devient pas non-fumeur comme ça, on devient un fumeur qui ne fume plus, ce qui est entièrement différent. On devient celui qui regrette l’époque ou la première chose qu’on lui proposait dans un resto était “fumeur ou non-fumeur ?”, celui qui regrette les wagons délicieusement puants de la SNCF avec la buée jaune sur les vitres, celui qui soulève un foulard ou un t-shirt qui traînait par terre et qui retrouve par bouffées des instants particuliers de cette soirée où il avait vraiment trop fumé, même que c’était trop bien.
J’ai toujours aimé regarder ces paquets qui racontaient des histoires, les “Camel ” polonaises au goût de paille qu’on fumait à Gdansk sur la plage enneigée, avec une Jeep à la place du chameau, les Yves Saint Laurent avec un filtre couvert de satin très fin que j’achetais à minuit au tabac à Odéon pour prolonger la nuit après la dernière séance de ciné, les Cartier fadasses de Duty Free, les Marlboro Light de Brian Molko, entièrement blanches, qui sont juste les Américaines que je fume toujours et que j’allume par le filtre une fois sur deux, les menthol pour l’haleine - mais pas les Lucky qui sentent vraiment le E434 à la Hollywood Chewing Gum- celles aux clous de girofle avec le filtre couvert de sucre que fumait un ami au (défunt) Scorp, les Vogue, ces petits bâtons de sucette blancs de mon foyer étudiant de béton rose grisâtre.
Mais aussi les fausses Marlboro trop sèches du Maroc, les Parliament avec le filtre qui ne remplit pas entièrement le tube de papier, laissant juste l’espace nécessaire pour y déposer de la coke ou?, les Marlboro chinoises au rouge plus vif comme les toits de Tiananmen. Et puis sont apparus les messages, avec des différences selon les langues : en France, fumer tue, alors qu’en Espagne, fumer peut tuer, nuance. Et puis ces paquets thaïlandais avec un corps ouvert sur des poumons carbonisés en photo.
Alors j’ai commencé à les regarder différemment, ces cigarettes que j’allumais une à une. C’était toujours des amies, mais moins. Et puis il y a tous ces morts. Et fuckin’ Delarue qui essaie de nous faire pleurer sur les histoires de “survivants”. Et cette pub avec un mégot écrasé dans un pot de crème de jour. Les associations, les numéros verts, les patchs, les chewing gum. Pfff dis-je en écrasant mon mégot dans le cendrier plein. Le cancer, épée de Damoclès moderne. Je me souviens m’avoir souhaité un meilleur futur que celui de “fumeuse”.
Mais il y a toujours cette première bouffée, celle qui a un goût différent selon l’heure de la journée. Il y a ces regards qui scintillent derrière la fumée, ces regards qui ne seraient pas les mêmes sans le voile bleuté, qui coupent la respiration et pour lesquels on oublie un instant la petite colonne de cendres qui grandit peu à peu entre nos doigts paralysés. La couleur de la fumée aussi, grise, bleue, jaune, verte, rose suivant l’humeur et la couleur du ciel. Le plaisir différent mais toujours là .
Cigarette I love you but you’re bringing me down.
Crédit photo : Dan Martensen (photo of Erin Wasson)
posté le 08/04/2008 | 6740 vues | 15 commentaires | tags: jelizarose fumer prévention cigarette Ego trip | 2 ont aimé
tu as raison pour le lien social. Et combien de fois ca mene peut etre a autre chose? C’est ca le grand frisson
je suis d’accord avec le lien social mais problème: j’ai lu un article qui disait qu’en Italie, l’adultère avait augmenté. Le lien? Les fumeurs sont obligés de sortir pour une clope et c’est devenu le point de drague numéro 1.
ça fait doucement rigoler…
Ton billet est merveilleusement écrit et réveille en moi de doux souvenirs de fumeuse. Je faisais partie de celles qui aimaient ça, fumer. Et de celles qui rêvent parfois de cette première bouffée, des années après avoir écrasé leur dernière cig’. Mais malgré ce délicieux plaidoyer, je n’oublie pas le bonheur d’être à nouveau libre. Libérée de cette nécessité permanente d’en allumer une deuxième. Libérée de ce stress à l’idée d’un long voyage en avion ou libérée de ces courses en taxi à minuit passé en quête d’un bureau de tabac ouvert. Libérée de tant d’autres choses, encore. Et celle liberté-là , elle vaut toutes les clopes du monde, même les meilleures :)
Est-ce que tu te souviens des Royales Pêche-Abricot ? Et des paquets de 10 ?
Fumer est un plaisir, un plaisir tabou, maintenant. Moi je ne fume que des Vogues, et je me souviens m’être dit, quand le premier janvier 2008 est arrivé, qu’aucun premier rendezvous ne serait plus jamais pareil, dans un café ou tu joues avec ta cigarette pour rester silencieuse encore un petit peu en face d’un garçon…
@ elixie : je me souviens à mort des Royales Pèches Abricot, vraiment très strange, même si le truc le plus fou que j’ai fait c’est la Royale Anis (je crois que ça existe encore d’ailleurs…)
C&S a raison : la LIBERTE retrouvée !
J’ai fumé beaucoup, j’ai fumé passionnément, à la folie et aujourd’hui pas du tout parce que j’étais devenue esclave de cette petite chose qui avait pris trop de place dans ma vie. Alors bravo à celles qui arrivent à ne fumer que des cigarettes plaisir sans devenir accro. Courage à celles qui veulent arrêter (n’hésitez pas à vous faire aider).
@Quotidien : les jolies choses qui brillaient derrière les voluptes bleues sont autrement belles. Question de regard justement.
C’est vrai que pour certains une époque se termine…
Cela reste cependant un progrès de civilisation énorme, tout en prenant en compte que chacun peut toujours fumer librement… là où il ne gênera personne :P
Et quel plaisir pour les non fumeurs de ne plus avoir à fumer la fumée des autres, j’allais volontairement dans des bars ou restaurants sachant que ça allait fumer mais là je savoure…
Quel plaisir de ne plus rentrer chez soi et de puer le tabac froid…
Quelle plaisir pour les personnels de ces établissements qui ne se “tuent” plus au travail.
Quelle liberté pour les fumeurs qui aimeraient ne plus fumer mais qui tentés à chaque sortie ou par manque de volonté doivent désormais affronter le froid et éventuellement la pluie pour se faire plaisir.
Bon l’été ça marche moins bien.
Au delà de ça je pense qu’il sera plus facile pour des jeunes de ne pas commencer à fumer, ce qui est le cÅ“ur du problème, s’ils ne peuvent pas le faire dans leur lieux de sorties.
Ça ne règle surement pas tout les problèmes, ça en fait chier certains ce que je comprends mais au final je pense que tout le monde est gagnant…
En revanche je trouve que la fumée manque un peu dans les bars… au niveau visuel j’entends.
Maintenant ça fait un peu plus vide, moins mystérieux !
Je pense beaucoup à la cigarette depuis le 1er janvier. J’y pense à chaque fois que j’en allume une dans un lieu public. Ben oui, la lenteur suisse n’étant pas un mythe, l’interdiction dans mon canton sera certainement pour début 2009.
Donc, à la nouvelle année, j’ai pris la bonne résolution de ne pas arrêter de fumer. De profiter de cette dernière année à commander un café et de m’allumer une clope après la première gorgée. De fumer comme un pompier en enchainant cigarette sur cigarette en buvant moult bières. De savourer la clope juste après un repas trop copieux au resto avec une grappa.
Ah, ça va me manquer tout ça mais mes poumons (et mes habits) vont aimer…
La cigarette redevient très présente au cinéma et dans la mode, surtout à la bouche des femmes. Depuis quelques mois, on ne compte pas un Vogue sans plusieurs pages mode avec un mannequin qui fume, dernier exemple en date le dernier Vogue avec Kate Moss en couverture, elle a une clope à la bouche pratiquement à chaque page.
http://cityrag.blogs.com/photos/uncategorized/2008/03/22/kate_2.jpg
Le revival de la femme rebelle, grungy, hippy, smoky! Kate, Amy et tout le tintouin…
Hey hey, vous avez vu le nouveau paquet JPS Pink, il est rose métalisé, oui oui rose mé-ta-li-sé!!!
Très bel article soit dit en passant.
Très très bel article, oui. Je suis de ces fumeuses qui ont arrêté pendant une année, une année où je savourais ma liberté. Et puis, un jour, je suis repassée dans l’autre clan. Celui qui sort dehors pou s’en griller une, mais du coup peu profiter des rayons de soleil du printemps qui arrivent.
Sauf que j’ai pris la décision: ça sera mon dernier printemps. Maintenant il est temps de mettre un terme à ce côté rebelle, pour les bénéfices de la santé. Cet été, j’arrête.
@Elixie : OMG Les paquets de 10, tout petits tout fins …..et a part les menthol les peche abricot et AmelieCherie, les ANIS c’est VRAIMENT DE-GUEU-LASSE.
@patator : c’est trop vrai ca, maintenant dans un bar, sans l’ecran de fumee j’ai l’impression de decouvrir l’envers du decor, comme quand toutes les lumieres sont allumees et qu’un type passe la serpillere…..
Ouais… je m’en souviens aussi de ces rayons de soleil enfumés plongeants sur le comptoir, en début de soirée. La bière ambrée, les olives fraiches et luisantes, et les potes qui arrivent, les paquets de clopes pleins, prèts à être vidés dans la soirée.
C’était notre jeunesse, c’était des ambiances, et c’est p’tet uniquement cela qui nous rend nostalgique
Chaque chose en son temps. J’en ai bien profité, j’ai encore la santé, j’ai décidé d’arrêter, ça m’a fait chier et j’ai arrété depuis 2 ans maintenant.
Ben Je vais vous dire un truc dingue : La bière est toujours aussi bonne, les olives toujours aussi fraiches, ya plus de fumées, mais on s’en fout.
A certains moments dans la vie, et je crois que c’est une règle pour toute chose, il faut savoir tourner la page.
Avant de se faire inviter à des soirées au comptoir du CHU.
Moi je regrette un truc, c’est qu’avant au moins dans les discothèques ça ne puait pas la transpiration et perso, je préférais… Ok, je n’ai plus l’âge de sortir en boite!!! Et heureusement mon nez sensible n’aurait pas survécu!!! ;-)!
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Il y aussi autre chose qu’il faudrait peut-être ajouter dans ton post sur la clope, qui est déjà super bien écrit. Parfois ça créé du lien social. On commence par en demander une à quelqu’un, ensuite du feu et on engage la conversation.
J’étais plutôt en faveur l’interdiction de fumer dans les lieux publics, même si je suis une fumeuse très occasionnelle. C’est plus agréable de pouvoir rester plus longtemps dans un bar ou au restaurant sans craindre de sentir le tabac froid.