Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

22. mai 2012

Mot de passe oublié

c toi le blog

White Russian & Dame Blanche

        Vois tu chère lectrice de ladies room… samedi dernier je rentrais avec un pote d’un repas entre amis bien arrosés (pas que les amis, nous aussi).
La troisième heure du matin était déjà bien entamée lorsque nous avons décidé de retourner dans nos foyers respectifs. Cette mission apparemment anodine devenait quasi impossible du fond de ce cul de basses fosses logé en pleine campagne normande. Mais nous ne manquons pas de courage.
Avant de partir on avait échafaudé un plan, histoire de mettre toutes les chances de notre côté et d’éviter l’ennemi N°1 du rentrage de soirée : le contrôle éthylotest « on va couper là pour éviter le rond point, puis après on passera par le trou d’enfer et on tournera sur la droite à la vierge noire ». Pourquoi tenter le diable n’est ce pas ?
Bref par une nuit sans ombres, nous avons pris la route à travers bois je me souviens qu’il y avait un cd d’edith piaf en fond sonore dans la voiture et qu’on roulait à 30 à l’heure sur une départementale avec tout le confort, je veux dire une route goudronnée avec des lignes blanches. Mais au bout de quelques kilomètres je me suis demandé quel était le fêlé qui avait eu la sombre idée de creuser une route dans une forêt bordée d’arbres si menaçants.

« un ingénieur des ponts et chaussés influencé par la période gothique sans aucun doute » avait suggéré mon pote. Bref on a rigolé quelques minutes en imaginant l’ingénieur dans des situations burlesques. On s’est bien marré. On ne se doutait encore de rien.
Il y avait un peu de vents ce soir là et les branches se penchaient dangereusement sur la voiture comme pour nous faire la révérence au passage. Cette danse macabre a bien duré un bon quart d’heure lorsqu’au détour d’un virage nous avons croisé une silhouette blanche.
« T’as vu la mariée ? »
« Ouais » je lui réponds
« C’est la Dame blanche je te jure c’est ce putain de fantôme qui nous prévient qu’on va se planter au prochain virage».
« C toi la dame blanche »que je lui répond tout fier de lui placer en pleine tronche un « c toi le ».
Et là vous me croirez ou pas mais edith piaff se met à nous chanter ça ! :

Bière, café, bons vins et liqueurs

Le patron retroussait ses manches

L’argent roulait, c’était un bonheur

A l’enseigne de la fille sans cœur

L’accordéon joue en majeur

L’ouvertur’ de « La dame blanche »

« Putain t’as entendu ? »
« ouais j’ai entendu » que je lui répond tout en faisant demi tour.
Et j’ajoute « en plus on a bu des Russes Blancs».
« Il y a trop de signes étranges, tellement de signes qu’on a l’impression d’être dans une mauvaise série Z ».

Je rappelle la composition du vrai white russian ( vous avez le temps d’aller pisser pendant la pub) :
5/10 de vodka
2/10 de liqueur de café (du kahlua par exemple )
3/10 de crème fraîche liquide.
On frappe le tout. Ceci peut expliquer aussi les visions.

Au virage de la dame blanche, on a garé la voiture sur le bas côté et on est descendu.
Oui je sais.
Il ne faut jamais faire demi tour dans ce cas là et encore moins descendre de sa voiture. Mais il faut croire que nous sommes fait d’un métal que le commun des poltrons doit nous envier
A ce propos…
Quand je regarde un film d’horreur à la télé et qu’une bande de jeunes se trouve coincée dans un manoir hanté, il y’a toujours un petit con pour suggérer qu’on devrait tous se séparer par groupe de 1 pour retrouver Samantha (la blonde en bikini qui a eu la riche idée de suivre au fond du couloir le Monsieur avec de longues griffes qui répond au doux nom de Freddy).

Genre « Séparons nous par groupes de 1, on a plus de chances ainsi de faire durer le film »

Fort de cette expérience j’ai suggéré à mon pote de ne pas trop s’éloigner de la voiture et qu’il valait mieux rester par groupe de 2.
« on a pas l’choix » qu’il me répond
Aucun humour.
En même temps, une fois à l’extérieur de la voiture j’avais moi aussi perdu mon sens de l’humour. La sensation de chaud et froid m’indisposait de plus en plus.
« pourquoi j’ai chaud et froid comme ça ? »
Pas de réponse.
Mes os étaient trempés dans la glace et à l’intérieur la moelle bouillonnait .
« Toi aussi t’as la moelle qui boue dans les os ? »
Il me répond :
« ouais »
Et je peux vous dire un truc, même si Attila le Hun le foutait dans une marmite, il bouillonnerait pas mon pote tellement il n’a jamais peur de rien..mais là il bouillonnait, il avait comme qui dirait l’os à moelle.
Je sens encore cette forte odeur d’humus sur mes chaussures.
Puis tout d’un coup je me suis aventuré vers un premier arbre.
« qu’est ce que tu fais ? » me demande mon pote, désolé de ne pas avoir eu avant moi le courage de cet acte héroïque et insensé.
Et moi de lui répondre : « je m’aventure vers un premier arbre »
La forêt était vraiment épaisse, on ne pouvait rien distinguer à plus d’un mètre. J’analyse la situation et j’en conclue qu’il :
« faut être folle pour se promener là dedans !? » . Et ça je le gueule bien fort histoire de faire fuir les éventuels mauvais démons qui roderaient dans les parages. Sait-on jamais.
C’est alors qu’on a entendu craquer, et que j’ai clairement distingué le scintillement d’une dizaine d’yeux.

Dix minutes après , très loin de là.
« Mais non il n’y avait pas d’yeux ! »
« Mais si je te jure on nous regardait ! il y avait du monde là dedans »
« c’est ptète des gros vicieux qui font des parties de jambes en l’air dans les bois par moins 15°. »
« connards »
J’aurai aimé vous dire que sur la route on a croisé une voiture dans le fossé et que la dame blanche nous a sauvé la vie mais c’est pas vrai.
Alors il n’y a pas de chutes à mon histoire, mais si vous avez des anecdotes étranges vous aussi, c’est le moment de les raconter.

http://ctoileblog.wordpress.com/

 

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Derniers commentaires

 

heu, mon cher ctoileblog, n’est-ce pas vos nombreuses liqueurs les responsables de vos hallucinations fantomatiques ?

serena qui ne croit pas aux fantĂ´mes, ni aux horoscopes, ni aux voyantes, ni Ă  la hausse du pouvoir d’achat.


 

Tiens justement j’ai dracula au bout du fil, j’lui passe le bonjour ou bien?!


 

@serena : T’es perspicace dis moi . M’enfin voyons !

Serena des carpates, nous sommes tous des fantĂ´mes de passage dans cette vie .


@dyns : Dracula ? Non mais je veux plus lui parler, tu sais qu’il a attaquĂ© un car de donneurs de sang la dernière fois ! La honte.


 

La teu-hon ouais tu veux dire! Dis tu lis mon beau billet en home sur mon 1er défilé hein! Regarde comme je me suis bien appliquée :)


 

L’Enigme de la Dame Blanche

Stephan LEWIS


12 juin 2002 …

Il est un peu plus de vingt deux heures …


Un sexagénaire à l’aspect distingué reflétant visiblement le flegme britannique, roule tranquillement pleins feux au volant de sa Jaguar E sous un ciel piqueté d’une myriade d’étoiles vers Lavelanet, petite commune de l’Ariège, région Midi-Pyrénées.


Il vient de dépasser la bretelle de Foix et il ne lui reste qu’une dizaine de kilomètres à parcourir. D’un geste machinal, notre homme allume la radio et prête une oreille distraite aux nouvelles condensées, que donne une speakerine à la voix agréable. La nuit est lumineuse, l’air tiède et malsain. Le véhicule vient de négocier un virage serré, lorsque dans le faisceau de ses projecteurs le chauffeur distingue une forme blanche plantée au milieu de la chaussée à moins d’une cinquantaine de mètres de distance. Surpris, il décélère jusqu’à stopper à hauteur d’une jeune fille toute de blanc vêtue.


Il fait aussitĂ´t coulisser sa vitre…


- Bonsoir mademoiselle … Vous allez vous faire renverser ! Que faites-vous donc par ici Ă  pareille heure ?… s’étonne ce dernier en s’exprimant avec un lĂ©ger accent anglo-saxon.


- Je me rends Ă  Lavelanet… Pouvez-vous m’emmener enville ? C’est lĂ  que j’habite… indique la jeune personne d’une voix sourde et mĂ©canique, dont le visage reflète une pâleur des plus singulières.


Avec un lĂ©ger haussement d’épaules, le conducteur lui retourne un sourire pincĂ©, mais indulgent. Il s’incline pour lui ouvrir galamment la portière et l’invite Ă  s’installer sur le siège avant. Puis le vĂ©hicule poursuit aussitĂ´t sa route…


Chemin faisant, notre homme dĂ©taille furtivement sa passagère Ă  la dĂ©robĂ©e, d’un Ĺ“il rĂ©servĂ© et discret par-dessus ses petites lunettes qu’il porte sur le bout du nez … 19-20 ans. VĂŞtue d’une robe blanche très annĂ©es 60. PlutĂ´t agrĂ©able Ă  regarder, bien que curieusement pâlotte et … peu bavarde, ne soufflant mĂŞme le moindre mot ; l’autoradio qui diffuse un programme de musique lĂ©gère meublant Ă  lui seul cette morne atmosphère.


Le chauffeur fait encore quelques tentatives pour nouer conversation, mais ses efforts demeurent toutefois infructueux, sa passagère ayant adopté une passivité quasi alarmante. Elle demeure inexplicablement silencieuse et immobile, un peu raide sur son siège, étrangement indifférente à tout ce qui l’entoure, presque absente.


Ils roulent depuis maintenant une dizaine de minutes. Un silence gênant, presque pesant règne à bord, lorsqu’une pluie tiède et pénétrante se met soudainement à tomber avec une extrême violence. De grosses gouttes s’écrasent sur le pare-brise, alors que la berline vient de dépasser le panneau signalant leur destination.


La pluie s’abat en un vĂ©ritable dĂ©luge, comme si une main gĂ©ante avait ouvert un titanesque robinet. Une bourrasque souffle mĂŞme soudainement sur la commune, tandis que la Jaguar emprunte la rue totalement dĂ©sertĂ©e, Ă©clairĂ©e succinctement par quelques enseignes au nĂ©on restĂ©es allumĂ©es.


La jeune fille désigne bientôt une habitation à peine distincte, perdue au fond d’un grand parc.


- C’est ici que j’habite… indique-t-elle d’une voix plutĂ´t froide en remuant Ă  peine les lèvres.


N’y accordant aucune attention particulière, le conducteur lui propose courtoisement son impermĂ©able, le temps pour sa passagère occasionnelle d’aller quĂ©rir un parapluie afin d’être en mesure de lui restituer son bien.


Sans la moindre formule de remerciement pour son bienfaiteur, elle a jetĂ© le vĂŞtement de pluie sur ses frĂŞles Ă©paules avant de se diriger d’un pas lent vers le lourd portail qui s’est ouvert en grinçant sinistrement. Puis, elle s’est fondue dans la nuit.


Son moteur tournant au ralenti et après avoir essuyé la buée qui se déposait sur la vitre d’un revers de la main, le chauffeur enfonce une allumette craquante dans le fourneau de son brûle-gueule. Il décide de patienter en écoutant distraitement la radio, sous l’égrenage incessant des va-et-vient monotones de ses balais d’essuie-glace qui se sont emballés pour chasser le voile hydrique ruisselant en continu sur le pare-brise.


La rue est à présent balayée par des trombes d’eau qui se déversent sur la bourgade prise au sein d’un violent orage.


Dix minutes se passent au cœur d’un silence seulement troublé par les battements de la pluie torrentielle qui a redoublé d’intensité, sans que la jeune fille n’ait refait son apparition.


Après avoir rĂ©primĂ© un mouvement d’impatience assorti d’un soupir de lassitude, le conducteur s’est rangĂ© prudemment sur le cĂ´tĂ© de la chaussĂ©e contre la bordure du trottoir, avant de couper les gaz et d’Ă©teindre ses phares. Puis, il relève frileusement le col de son veston pour se ruer, la tĂŞte rentrĂ©e dans les Ă©paules, sous la pluie battante et le vent qui souffle en rafales, en direction du portail restĂ© entrouvert.


Il traverse à présent le parc d’un pas pressé en frissonnant dans la nuit froide. Après avoir gravi les quelques marches menant au perron de l’habitation, il a trouvé refuge sous le porche protecteur de la porte d’entrée.


Un lĂ©ger trait de lumière filtre Ă  travers les volets de l’une des grandes baies vitrĂ©es. Avec un geste d’humeur, il s’éponge succinctement le visage, chasse nerveusement une mèche rebelle collĂ©e sur son front partiellement dĂ©garni et essuie prĂ©cautionneusement les verres de ses binocles. Sa redingote ruisselle de pluie, aussi se dĂ©cide-t-il sans plus attendre et au risque qu’on le prenne pour un importun, Ă  utiliser la sonnette …


- Quel toupet !… murmure-t-il entre les dents… La jeunesse d’aujourd’hui est d’une ingratitude !


Le parc vient de s’illuminer, dĂ©voilant ses pelouses verdoyantes et les massifs fleuris qui le tapissent… Mais la porte s’entrouve craintivement sur un homme âgĂ© et squelettique, au faciès en lame de couteau et aux cheveux blancs. Il porte un vĂŞtement d’intĂ©rieur. La mine Ă©tonnĂ©e et mĂ©fiante qu’il affiche ne surprend pas outre mesure son visiteur, Ă©tant donnĂ© l’heure avancĂ©e de la nuit.


- Cher monsieur, pardonnez mon intrusion Ă  cette heure tardive … s’excuse ce dernier sur un ton empressĂ© en prenant un air navrĂ© assorti d’un sourire gaufrĂ©… J’aurais souhaitĂ© rĂ©cupĂ©rer la gabardine que j’ai prĂŞtĂ©e il y a un quart d’heure Ă  la jeune personne que je viens de dĂ©poser.


Le vieil homme le dévisage d’un air interloqué à l’instant où surgit à sontour une femme d’un âge avancé, certainementl’épouse venue à la rescousse. Elle lui retourne elle aussi un regard sans équivoque, empreint d’une évidente suspicion.


- Il n’y a aucune jeune personne ici… rĂ©torque le vieillard d’une voix sèche et courroucĂ©e, visiblement sur ses gardes… Vous devez vous tromper d’adresse monsieur. Il y a assurĂ©ment erreur… ajoute-t-il d’un air farouche en Ă©bauchant mĂŞme un geste d’indiffĂ©rence, voire de mauvaise humeur.


Poussée par une main rageuse, la porte a claqué au nez de ce visiteur visiblement indésirable.


L’attitude du maître de maison, aussi inconvenante qu’inattendue, a pour conséquence d’exaspérer notre homme, lui faisant même perdre une bonne partie de son flegme naturel. Après avoir haussé les sourcils et s’être difficilement contenu, il ne renonce pas pour autant, mais fait aussitôt une seconde tentative avec un air déterminé.


Et la sonnette tinte une nouvelle fois…


La porte s’est de nouveau ouverte sur le maĂ®tre de maison, visiblement agacĂ©. Son visage est empourprĂ© du rouge d’une colère naissante et reflète Ă  prĂ©sent la mauvaise humeur. Sa voix se hausse mĂŞme au diapason de l’exaspĂ©ration …


- Que voulez-vous enfin monsieur ! … Permettez-moi de vous faire remarquer que votre insistance s’avère des plus dĂ©placĂ©es ! Allez-vous continuer encore longtemps cette plaisanterie de mauvais goĂ»t ?… fulmine-t-il, exaspĂ©rĂ©, saisi d’un Ă©nervement manifestement incontrĂ´lable.


L’autre paraĂ®t littĂ©ralement secouĂ© par la surprise…


- Calmez-vous mon ami ! Je m’excuse encore une fois de devoir vous importunerde la sorte et je conçois parfaitement l’incongruitĂ© de ma visite Ă  pareille heure. Mais j’ai cru faire plaisir Ă  cette jeune personne qui errait sur la route en la ramenant chez elle. Avec ce fichu temps, je lui ai mĂŞme prĂŞtĂ© mon impermĂ©able. Et voici le rĂ©sultat !… argumente ce dernier en se passant une main agitĂ©e sur ses vĂŞtements mouillĂ©s.


- J’habite seul ici avec mon Ă©pouse… s’emporte maintenant le vieil homme sur un ton irritĂ© et peu amène, assorti d’une agressivitĂ© Ă  peine masquĂ©e… Vous n’allez quand mĂŞme pas nous rejouer cette comĂ©die Ă  tour de rĂ´le !


- Que voulez-vous dire ?


- Ne faites donc pas l’innocent ! Il y a plus d’un mois que cette mauvaise farce persiste ! … Et Ă  chaque fois qu’il pleut !… indique-t-il avec âcretĂ©, la moue exaspĂ©rĂ©e, en tendant un doigt accusateur en direction de celui qu’il considère certainement comme un plaisantin de mauvais goĂ»t, flanquĂ© d’un importun personnage.


- Mais … Je vous assure que je ne comprends pas !


- Bon … Je veux bien vous croire… admet enfin le vieillard d’une voix soudain dĂ©confite, assortie d’un soupir d’énervement… Vous ĂŞtes peut-ĂŞtre sincère après tout. Mais rendez-vous compte ! Vous ĂŞtes la quatrième personne Ă  nous rĂ©clamer soit un parapluie, soit un cirĂ©, ou encore un impermĂ©able prĂŞtĂ©s Ă  je ne sais quelle jeune personne censĂ©e habiter cette demeure !


Devant l’air ahuri affichĂ© par son interlocuteur de passage, le maĂ®tre de maison paraĂ®t cette fois perplexe. Sa lèvres’est gonflĂ©e en une moue d’ennui. Il semble tout Ă  coup enclin Ă  demeilleures intentions. Le ton employĂ© s’est mĂŞme subitement radouci …


- Bon… Entrez … Nous serons mieux Ă  l’intĂ©rieur … Quel temps de chien ! Et cette maudite bourrasque ! Pardonnez mon emportement, mais nous sommes sur les nerfs. Si cette plaisanterie au demeurant stupide persiste, nous finirons par aller dĂ©poser une plainte au commissariat.


- Je vous certifie pourtant avoir vu cette jeune personne s’introduire dans votre propriĂ©tĂ© et je puis vous assurer qu’elle n’en est pas ressortie. Je suis formel… insiste le visiteur.


- Nous ne comprenons rien Ă  cette comĂ©die… confie Ă  prĂ©sent l’homme d’une voix crispĂ©e, visiblement au comble de la contrariĂ©tĂ©… Et je vous garantis que personne, Ă  part vous, n’est entrĂ© ici ce soir.


Ils sont à présent dans le couloir. Le visiteur a croisé le regard hostile de la femme qui, sans la moindre indiscrétion, a retourné un œil désapprobateur envers son époux, lui signifiant certainement par là qu’il avait eu tort d’ouvrir leur demeure à cet étranger dont elle désapprouve visiblement la présence, la jugeant même manifestement désobligeante.


- Permettez au moins que je me prĂ©sente… suggère toutefois ce dernier, plutĂ´t confus, en lui adressant un sourire contraint, conscient de jouer ici et involontairement le rĂ´le de l’intrus, de l’indĂ©sirable… Je suis le professeur Joseph Winter. Je reviens d’un congrès qui s’est dĂ©roulĂ© Ă  Perpignan et …


- Le professeur Winter ! Le cĂ©lèbre archĂ©ologue ! J’aurais dĂ» vous reconnaĂ®tre ! On parle si souvent de vous Ă  la tĂ©lĂ©vision et dans les journaux… s’enthousiasme subitement le mari d’une voix confuse, la mine soudain penaude… Vous ĂŞtes Britannique n’est-ce-pas ? Mais vous possĂ©dez une propriĂ©tĂ© près d’ici. A MontsĂ©gur, si je ne m’abuse ?… et le vieil homme semble Ă  prĂ©sent ne plus vouloir tarir d’éloges sur son visiteur.


- J’étais justement en route pour regagner mes pĂ©nates… prĂ©cise ce dernier avec un sourire discret, Ă  la fois soulagĂ© et visiblement satisfait de la notoriĂ©tĂ© dont il semble jouir en ces lieux.


- Excusez-nous professeur, mais depuis quelque temps, nous sommes devenus mĂ©fiants… s’empresse de bredouiller Ă  son tour la femme, au terme d’un silence gĂŞnĂ©… Pas plus tard que la semaine dernière, un jeune homme d’une vingtaine d’annĂ©es peut-ĂŞtre, plutĂ´t vulgaire d’ailleurs, nous a dĂ©rangĂ©s Ă  peu près Ă  la mĂŞme heure pour nous conter Ă  peu de chose près les mĂŞmes faits, alors qu’il faisait Ă©galement un temps Ă©pouvantable. Il prĂ©tendait lui aussi avoir raccompagnĂ© une jeune femme jusqu’à la grille du parc et lui avoir prĂŞtĂ© son parapluie. Cette jeune personne l’aurait aussi priĂ© d’attendre qu’elle revienne avec le sien pour lui restituer son bien.


- C’est Ă©trange … vous me dites que les conditions climatiques Ă©taient identiques Ă  cette nuit… relève Winter, perplexe.


- Je vous prĂ©pare une tasse de thĂ© professeur. Cela aidera peut-ĂŞtre Ă  vous faire oublier notre emportement… propose cette fois la femme, devenue soudainement prĂ©venante, invitant mĂŞme son visiteur Ă  pĂ©nĂ©trer dans la salle Ă  manger avec un geste d’insistance.


Winter consulte rapidement son bracelet-montre…


- Vous ĂŞtes très aimable chère madame ?… observe-t-il en esquissant un sourire d’amabilitĂ©, butant volontairement sur le patronyme.


- Devaux … Monsieur et madame Devaux… se hâte de prĂ©ciser le mari.


- Je vous remercie de votre obligeance madame Devaux, mais j’ai dĂ©jĂ  perdu un temps prĂ©cieux et vous m’en voyez sincèrement navrĂ©. Je ne puis m’attarder davantage … Tant pis pour ma gabardine. Il faut croire que cette jeune personne qui vous joue cette farce collectionne, Ă  votre insu, les vĂŞtements et les accessoires de pluie… prĂ©sume Winter avec un sourire contraint… N’excluons toutefois pas la possibilitĂ© d’une plaisanterie d’un goĂ»t dirons-nous … douteux. Mais enfin …


Sans autre commentaire, il s’est déjà hâté vers la sortie, lorsqu’il jette un œil oblique et distrait sur le bahut de la salle à manger … Il n’a pu retenir un tressaillement, tandis que son regard accroche et s’attarde sur l’une des photos encadrées qui garnissent le buffet. Fronçant les sourcils dans un tic qui lui est familier, il a marqué un temps d’arrêt. Ses hôtes de circonstance, sans comprendre, ont à leur tout dirigé leurs regards dans la même direction, sans cependant interpréter la réaction étrange du professeur.


- La jeune fille, sur cette photo !… s’étonne ce dernier en se penchant sur le portrait.


L’ombre d’une profonde tristesse est passĂ©e dans les yeux gris du vieil homme et son visage s’est subitement creusĂ©.


- C’est notre petite Sarah… murmure-t-il, en Ă©touffant un soupir hachĂ©.


- Elle nous a quittĂ©s il y aura bientĂ´t trente ans … Elle est dĂ©cĂ©dĂ©e dans un accident de la circulation… complète la femme d’une voix rendue rauque par l’émotion, dĂ©tournant presque aussitĂ´t son regard… Elle venait d’avoir ses vingt ans. Elle repose dans le petit cimetière, près de notre maison.


Cette fois, le professeur a haussĂ© les sourcils … Sans en demander l’autorisation, il s’est emparĂ© du cadre renfermant la photographie qui reprĂ©sente une jeune fille au sourire moqueur et insouciant, assise en amazone sur une moto.


- Ou votre fille a une sĹ“ur jumelle, ou… extrapole-t-il en hĂ©sitant, dĂ©taillant les Devaux d’un Ĺ“il indiscret par-dessus ses binocles.


Les intéressés ont échangé des regards interdits et Paul Devaux considère tout à coup Winter d’un air interloqué.


- Nous n’avons eu que cette enfant… murmure-t-il, la lèvre infĂ©rieure lĂ©gèrement tremblante en exhalant un nouveau soupir.


- Que voulez-vous dire professeur ?… s’étonne Ă  son tour l’épouse.


Un embarras marquĂ© s’est dessinĂ© sur le visage de Winter qui examine Ă  prĂ©sent la photographie avec une attention soutenue.


- Cela va certainement vous paraĂ®tre absurde, mais la personne qui se trouvait tout Ă  l’heure dans ma voiture ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  votre fille… finit-il par avouer avec une moue de tergiversation.


La femme a pâli. Son époux a sursauté. Ils échangent maintenant tous deux des regards effarés.


- C’est impossible… objecte ce dernier d’une voix Ă©tranglĂ©e et mal assurĂ©e… Vous avez… tente-t-il d’ajouter sans cependant pouvoir terminer sa phrase, ses yeux gris semblant implorer une explication.


Le désarroi s’est manifestement emparé du couple, visiblement paralysé par l’émotion. Le coup a été rude et difficilement encaissable, accentuant l’embarras du professeur. Celui-ci se trouve à présent dans la plus totale expectative, regrettant amèrement d’avoir ainsi jeté le trouble dans la demeure pour avoir remué involontairement des souvenirs depuis longtemps enfouis et par trop pénibles à évoquer.


- J’avoue toutefois qu’avec l’obscuritĂ©… argumente-t-il alors gauchement avec une maladresse quasi Ă©tudiĂ©e, conscient de cette Ă©quivoque et tentant Ă  prĂ©sent de se reprendre avec un frisson de regret dans la voix… Et puis, il est vrai que cette jeune personne est restĂ©e de marbre durant le trajet. Nous n’avons Ă©changĂ© que quelques brèves banalitĂ©s … Après tout, j’ai très bien pu me tromper … Et si vous me dites qu’elle Ă©tait votre unique enfant … Pardonnez mon erreur… finit-il par bredouiller, visiblement contrariĂ© de s’être fourrĂ© dans une situation aussi dĂ©licate. Puis, après un ultime instant d’hĂ©sitation… Il est temps que je reprenne la route… argumente-t-il en toussotant… Fort heureusement, il ne me reste qu’une douzaine de kilomètres d’ici MontsĂ©gur. Ravi d’avoir fait votre connaissance… ajoute-t-il en esquissant un sourire gĂŞnĂ©, saluant ses hĂ´tes occasionnels d’une main tendue, masquant maladroitement sa dĂ©convenue. Puis, sans plus se faire prier, il s’est dirigĂ© vers la sortie, suivi du couple qui semble Ă  prĂ©sent agir Ă  la façon de deux automates, absent et le regard lointain, vide de toute expression.


Trempé de la tête aux pieds, le professeur Winter a repris place au volant de sa Jaguar. La mine dubitative, son regard erre d’abord au hasard, épiant les alentours de la propriété. Puis, il détaille les environs avec une attention soutenue, guettant l’hypothétique apparition de la mystérieuse et audacieuse jeune fille. Mais l’endroit reste désert.


Plus qu’à son tour partie prenante pour les intrigues et dĂ©vorĂ© par une curiositĂ© quasi pathologique, une Ă©trange intuition vient de lui traverser l’esprit …


Les époux Devaux lui ont bien précisé que leur fille était enterrée dans le petit cimetière contigu à leur habitation ! Celui-ci doit donc se trouver dans le voisinage.


Il se gratte pensivement la nuque, la mine rĂ©flĂ©chie, Ă©touffant trois ou quatre bâillements. Puis, avec des gestes lents trahissant sa perplexitĂ©, il a allumĂ© sa courte pipe et contemple durant un instant les volutes de fumĂ©e bleue qui s’étirent paresseusement vers le plafonnier, en tapotant machinalement le cuir de son volant. Notre homme est visiblement intriguĂ©, hĂ©sitant encore sur la dĂ©cision Ă  prendre, mais qui maintenant s’impose malgrĂ© l’heure avancĂ©e … Dehors, la pluie a cessĂ© de tomber … Après une dernière hĂ©sitation et bien qu’il ne soit pas loin de vingt trois heures, son sens innĂ© de la curiositĂ© finit par prendre le dessus. Aussi se dĂ©cide-t-il brusquement Ă  en avoir le cĹ“ur net. Après avoir empruntĂ© une lampe Ă©lectrique dans le vide-poches, il abandonne une nouvelle fois son vĂ©hicule pour longer les murs du parc des Devaux.


Il n’a parcouru qu’une cinquantaine de mètres, qu’il est déjà rendu devant l’entrée du cimetière. Les grilles sont ouvertes, mais les lieux ne sont pas éclairés. La nuit est noire, épaisse et inquiétante, aussi se glisse-t-il comme une ombre dans l’allée menant aux tombes.


La silhouette sombre des arbres et la brise un peu forte qui agite les branches qui bruissent dans les ténèbres créent une atmosphère angoissante. On ne perçoit plus que le léger bruit de son pas qui crisse sur le gravier. C’est le cœur battant la chamade, qu’il est arrivé en vue des premiers tombeaux.


Les pinceaux de sa lampe fouillent fĂ©brilement l’obscuritĂ©. ImpressionnĂ© par le silence et la solitude qui règnent dans l’endroit, il inspecte minutieusement chaque sĂ©pulture, Ă  la recherche de celle portant le nom de Sarah Devaux … Mais il vient de tressaillir Ă  l’approche d’un tombeau … Il en reste mĂŞme figĂ© de saisissement … Une boule d’angoisse lui bloque la gorge … Ce n’est pas le patronyme gravĂ© sur la pierre qui en est responsable. C’est le vĂŞtement de pluie qu’il vient de reconnaĂ®tre pour ĂŞtre le sien et qui recouvre le caveau sur lequel il lit avec stupĂ©faction … « Ici repose Sarah Devaux. »


Mes autres histoires fantastiques sur :


http://stephanlewis.kazeo.com/?page=rubrique&idr=0&pa=1


 

Le Manuscrit des Ombres

Stephan Lewis


CHAPITRE I


Sylvia Troletti est dans l’avion qui l’emmène vers Carcassonne. Elle vient de relire pour la Ă©nième fois le petit bout de papier qui traĂ®ne au fond de sa poche et l’apprĂ©hension continue de se lire sur son beau visage. Mais les hĂ´tesses ont priĂ© les passagers de se sangler sur leurs sièges, le Boeing 747 amorçant sa procĂ©dure d’atterrissage.

Cette jeune Française de vingt sept ans aux yeux pervenche, blonde comme les blĂ©s, dont les formes parfaites et harmonieuses sont Ă©troitement moulĂ©es par une tunique blanche serrĂ©e Ă  la taille, contient de moins en moins bien l’impatience qui s’est emparĂ©e de sa personne. Qui a bien pu lui envoyer ce curieux message ? En premier lieu, elle n’y avait guère prĂŞtĂ© attention. Il s’agissait de toute evidence d’un canular, d’une mauvaise farce glissĂ©e dans sa boĂ®te aux lettres sous enveloppe insuffisamment affranchie d’ailleurs, le facteur lui ayant rĂ©clamĂ© la taxe correspondante. Puis, la curiositĂ© aidant, rĂ©solue Ă  en avoir le coeur net,elle avait fini par plierbagages.

Un lĂ©ger choc lui indique qu’ils viennent d’atterrir. Les hĂ´tesses invitent aussitĂ´t les passagers Ă  quitter l’appareil et ces derniers se dirigent vers la sortie sans prĂ©cipitation, en file bien ordonnĂ©e. Il ne reste plus Ă  Sylvia qu’Ă  trouver un moyen de locomotion pour se rendre dans la localitĂ© indiquĂ©e dans ce mystĂ©rieux message. D’après ses calculs, MontsĂ©gur, le petit bourg en question, se trouve Ă  une heure de route de Carcassonne et le parking de l’aĂ©roport fourmille de taxis qui semblent attendre le client de pied ferme.

Après avoir indiquĂ© le nom du village au chauffeur barbu qui l’a saluĂ©e d’un doigt collĂ© Ă  la casquette, elle a pris place Ă  l’arrière du vĂ©hicule.

Et la voici partie bon train vers sa destination…

Sylvia est encore indĂ©cise, mais elle ne peut plus reculer. A l’Ă©vidence, elle se sentira d’autant plus tranquillisĂ©e lorsqu’elle aura vĂ©rifiĂ© les allĂ©gations du mystĂ©rieux auteur de cette non moins Ă©nigmatique missive.

L’esprit en Ă©bullition, elle regarde machinalement le paysage qui dĂ©file.

Un panneau de signalisation lui indique bientĂ´t qu’ils sont arrivĂ©s. C’est avec un lĂ©ger pincement au coeur qu’elle demande au chauffeur de la dĂ©poser devant le premier hĂ´tel.

Claquement de portière et le taxi redĂ©marre, la laissant, la mine perplexe, devant l’entrĂ©e de l’unique Ă©tablissement hĂ´telier du petit bourg, qui ne compte guère plus d’une centaine d’âmes.

Après une ultime hésitation, elle a franchi le porche en soupirant.

L’homme qui trĂ´ne derrière le comptoir de la rĂ©ception feuillette un magazine et lui adresse un salut lapidaire enrelevant nonchalamment la tĂŞte.

- Bonjour ! Je dĂ©sire une chambre pour la nuit… lance-t-elle en esquissant un sourire furtif.

- Jour mab’selle ! C’est cinquante trois euros, petit dĂ©jeuner compris. Le service est Ă  8 heures… indique le rĂ©ceptionniste d’une voix pâteuse.

- Ca me va.

- Vot’ clef mab’selle. Chambre 12.

- Merci … euh … Je voulais vous demander : Le cimetière se trouve loin d’ici ?

- Trois ou quatre cents mètres. En sortant,prenez tout droit, puis immédiatement à gauche.

Après avoir remerciĂ© l’hĂ´telier, rĂ©glĂ© la note par anticipation et couchĂ© son nom sur le registre de l’hĂ´tel, la jeune femme a empruntĂ© l’escalier qui mène Ă  l’Ă©tage.

D’un regard circulaire, elle a rapidement fait le tour de la chambre avant de se laisser choir mollement sur le lit pour allumer une cigarette. Durant un instant, perdue dans ses pensĂ©es, elle observe le nuage de fumĂ©e bleutĂ©e qui paraĂ®t s’enrouler en spirales vers le plafond jauni. C’est avec une moue de tergiversation qu’elle extirpe la lettre Ă©cornĂ©e du fond de sa poche, pour s’attarder une nouvelle fois sur son contenu …

” Mademoiselle Troletti, on ne se connaĂ®t pas et mon nom est sans importance. Sachez seulement que je faisais partie des derniers membres de L’Ordre de l’Etoile d’Argent. Ne cherchez pas Ă  comprendre pour l’instant. Quelque chose d’inconcevable vous concernant et dont vous ĂŞtes le rĂ©ceptacle vient de se produire. C’est vous et vous seule qui ĂŞtes au centre de ce phĂ©nomène incomprĂ©hensible dĂ©passant l’entendement et pourtant malheureusement bien rĂ©el. La survie du globe en est maintenant l’enjeu et l’humanitĂ© va basculer dans un gouffre de terreur et de dĂ©solation. Le temps me manque, mais je vous en conjure, il vous faut admettre cette surprenante veritĂ©. Il est impĂ©ratif que vous vous rendiez le plus rapidement possible au cimetière de MontsĂ©gur. C’est un petit bourg du sud de la France. Les Veilleurs de l’Apocalypse sont d’ores et dĂ©ja après moi et les minutes me restant Ă  vivre sont comptĂ©es. Vous devrez chercher la troisième tombe en partant de la seconde allĂ©e. Aussi absurde que cela puisse vous paraĂ®tre, c’est Ă  l’intĂ©rieur de celle-ci que vous avez Ă©tĂ© inhumĂ©e le mois dernier. Sur votre tombeau a Ă©tĂ© tracĂ©e une Ă©toile Ă  cinq branches, dont le centre est traversĂ© par un trident. A partir de l’instant ou vous l’aurez trouvĂ©, vous devrez agir avec une extrĂŞme rapiditĂ© afin d’Ă©viter d’entrer dans la Zone des OubliĂ©s, car Ils sont dĂ©jĂ  lĂ  . Il est indispensable que vous ouvriez le caveau pour accĂ©der au cercueil afin que vous puissiez rĂ©cupĂ©rer la pierre de Tuaoi que vous portiez autour du cou. Cette pierre en cristal est la clĂ© de l’Univers. Elle est destinĂ©e Ă  ouvrir la porte interdite et invisible du Sanctuaire de la Connaissance qui relie le ciel Ă  la Terre. Il est le gardien de l’histoire de l’humanitĂ© et renferme le sixième livre du Pentateuque, le livre secret qui manque Ă  la Bible. Ne perdez pas un seul instant … et que Dieu vous garde.”

Les lèvres pincĂ©es, elle s’est grattĂ© le menton d’un air songeur … ” C’est pas vrai, j’hallucine ! Je n’aurais jamais dĂ» m’embarquer dans cette histoire de fou ! Ce type est malade ! Ou il s’agit d’une plaisanterie d’un goĂ»t pour le moins douteux ! ” … marmonne-t-elle dans un soupir en fourrant la lettre dans la poche de sa veste, avant d’Ă©craser nerveusement sa cigarette dans un cendrier.

Il est un peu plus de 17 h 00 et en ce mois d’octobre 2003, la nuit ne va plus tarder Ă  s’installer. Elle dĂ©cide nĂ©anmoins de se rendre sĂ©ance tenante au cimetière, la fĂ©brilitĂ© qui s’est emparĂ©e de sa personne ne lui permettant pas de remettre ses investigations au lendemain.

Elle a ouvert sa valise pour se saisir de son petit calibre 38 Smith & Wesson qu’elle glisse dans son sac. Puis,elle quitte aussitĂ´t la pièce d’un pas decidĂ©.

En traversant le hall de l’hĂ´tel,elle jette machinalement un oeil sur le rĂ©ceptionniste qui semble toujours aussi absorbĂ© par la lecture de son magazine et ne daigne mĂŞme pas relever la tĂŞte, tandis que sa cliente se dirige dĂ©jĂ  vers la sortie.

Comme le lui a indiquĂ© ce dernier, l’entrĂ©e du cimetière lui apparaĂ®t presque aussitĂ´t après qu’elle ait quittĂ© l’Ă©tablissement.

Bien que peu convaincue du bien-fondĂ© de sa dĂ©marche, c’est le coeur battant qu’elle progresse Ă  prĂ©sent d’un pas lent et discret le long de l’allĂ©e qui borde les tombes, l’oeil attentif aux inscriptions gravĂ©es sur les caveaux … Lorsque soudain elle a tressailli …

Elle vient de repĂ©rer le pentagramme, l’Ă©toile Ă  cinq branches percĂ©e d’un trident, tracĂ©e sur l’une des sĂ©pultures qui est censĂ©e renfermer sa dĂ©pouille, ce qui correspond Ă  la description de son mystĂ©rieux messager. Une seule inscription en langue latine : ” In hoc signo vinces *” dont elle ne saisit pas le sens, figure sous l’Ă©toile, sans autre indication sur l’identitĂ© du dĂ©funt. Reste Ă  savoir de quelle manière elle va procĂ©der et surtout, si elle doit poursuivre dans cette voie ou tout simplement renoncer, car le sens de ce message lui semble de plus en plus fou ! Comment pourrait-elle ĂŞtre morte et enterrĂ©e en ces lieux, alors qu’elle est bien vivante, plantĂ©e devant ce tombeau qui, Ă  l’Ă©vidence, ne peut ĂŞtre le sien !

(* Par ce signe, tu vaincras)

Des pas qui crissent sur le gravier mĂŞlĂ©s au bruit d’une respiration haletante lui font brusquement tourner la tĂŞte. Elle n’aperçoit pas le ou les responsables, hormis une silhouette furtive qui s’est aussitĂ´t fondue dans la nuit naissante, crĂ©ant du mĂŞme coup une atmosphère inquiĂ©tante, ce qui la fait frissonner l’espace d’un instant. Après un dernier regard jetĂ© aux alentours, elle s’est Ă©loignĂ©e d’un pas Ă©touffĂ©, s’empressant de se diriger vers la sortie.

Un cri sinistre et perçant vient de retentir, aigu et soutenu, comparable au cri sans fin d’un rapace torturĂ©, suivi d’un silence non moins angoissant, la figeant instantanĂ©ment dans une immobilitĂ© de statue. Son corps s’en trouve subitement paralysĂ©, totalement insensible Ă  la morsure que sa mâchoire inflige Ă  sa lèvre infĂ©rieure, tandis qu’elle croit discerner une ombre imprĂ©cise qui se glisse entre les tombes. Une lueur d’effroi s’est allumĂ©e dans ses prunelles. Elle est toutefois parvenue Ă  se reprendre pour se hâter vers la grande grille donnant accès au cimetière. L’oreille aux aguets, elle perçoit Ă  prĂ©sent un bruit de course qui va en s’amplifiant, se dirigeant Ă  n’en pas douter dans sa direction, tandis que rĂ©sonne un souffle rauque.

Un malaise intense a pris possession de la jeune femme. Elle sent avec angoisse une peur panique qui s’infiltre progressivement en elle. Elle s’est mĂŞme mise Ă  trembler de tous ses membres et une Ă©trange sensation semble la pĂ©nĂ©trer, une sensation de froid glacial. AffolĂ©e, elle a laissĂ© choir son sac Ă  main pour se prĂ©cipiter vers la sortie, tandis que le souffle rauque s’est subitement transformĂ© en une espèce de grognement rageur, pareil Ă  celui d’une bĂŞte fauve dont la proie menace de s’Ă©chapper, mais une bĂŞte invisible.

C’est en courant qu’elle franchit la distance la sĂ©parant de son hĂ´tel sans mĂŞme s’ĂŞtre retournĂ©e, pour se ruer sur le portillon d’accès, heurtant brutalement l’homme qui quittait tranquillement l’Ă©tablissement …

Hors d’haleine, une main sur la poitrine en un mouvement dĂ©notant une gĂŞne respiratoire passagère due Ă  son essoufflement, la jeune femme a toutefois repris son sang froid. C’est Ă  prĂ©sent d’un air embarrassĂ© qu’elle tente de se confondre en excuses, dĂ©taillant d’un regard navrĂ© celui qu’elle vient de bousculer par inadvertance.

Celui-ci s’est empressĂ© de lui adresser un sourire des plus rassurants, visiblement plus amusĂ© par la mine confuse qu’elle continue d’afficher, que semblant se formaliser de l’incident dont il vient de faire les frais. Il la dĂ©visage Ă  son tour d’un air surpris …

- Je ne vous avais pas vu ! … continue-t-elle d’une voix dĂ©confite.

- Cela vous arrive souvent de jouer les cascadeuses ?… sourit l’autre sur le ton de la plaisanterie, avec un lĂ©ger accent anglo-saxon.

- C’est que … je … bafouille-t-elle lamentablement, ce qui a pour consĂ©quence de dĂ©clencher un rire clair et franc chez l’homme en question, svelte et bâti en athlète. Il ne paraĂ®t pas dĂ©passer la quarantaine. Cheveux noirs taillĂ©s en courte brosse, il porte jean et pull Ă  col roulĂ©, un blouson de cuir noir jetĂ© nĂ©gligemment sur l’Ă©paule, retenu par deux doigts.

- Je vous en prie mademoiselle. Il n’y a pas de mal. Mais permettez que je me prĂ©sente. Mon nom est Dany Ballantine. Je suis Britannique.

- EnchantĂ©e monsieur Ballantine … euh … Je suis vraiment confuse … Sylvia Troletti… ajoute-t-elle en serrant maladroitement la main tendue… Mais je vous assure que…

- Oh, c’est dĂ©jĂ  oubliĂ© ! Pas de mal je vous dis… insiste l’autre, banalisant dĂ©jĂ  l’incident d’un geste de la main… Mais … si je puis me permettre… continue-t-il en accentuant son sourire… Vous sembliez avoir le diable aux trousses comme disent les Français en pareille circonstance !

- Euh …oui. En fait j’ai bĂŞtement paniquĂ©. Je reviens du cimetière et j’ai cru que quelqu’un en avait après moi. D’oĂą mon affolement avec les consĂ©quences malheureuses que vous venez de constater Ă  vos dĂ©pends.

- Après vous, dites-vous ? C’est Ă©tonnant ! MontsĂ©gur est un petit village calme, d’ordinaire tranquille et sans histoire !

- Vous avez certainement raison monsieur et …

- Dany … Vous pouvez m’appeler Dany.

- Excusez-moi encore Dany. Je me suis certainement affolĂ©e Ă  tort. Vous m’en voyez sincèrement navrĂ©e. J’en ai mĂŞme perdu mon sac.

- Qu’Ă  cela ne tienne. Si vous le permettez, pressons-nous d’aller le rĂ©cupĂ©rer avant que le vilain qui Ă©tait Ă  vos trousses ne se l’accapare… plaisante Ballantine avec un sourire rĂ©confortant.

Moins de quelques minutes plus tard, ils pĂ©nètrent dans le petit cimetière communal. Sylvia a aussitĂ´t repĂ©rĂ© l’allĂ©e oĂą elle avait laissĂ© choir son sac Ă  main, mais celui-ci a disparu.

- Vous ĂŞtes certaine de l’avoir abandonnĂ© Ă  cet endroit ? … insiste Ballantine.

- Oui, je ne peux me tromper. C’est près du tombeau oĂą je suis … commence-t-elle, sans toutefois oser terminer son explication, brusquement embarrassĂ©e, soudainement consciente de sa maladresse vis Ă  vis de cet inconnu des plus galants, mais qui risque de douter de sa raison.

- Où vous êtes ?… relève cependant Ballantine en fronçant les sourcils.

Mais la jeune femme n’aura pas le loisir d’apporter un Ă©claircissement Ă  sa dĂ©claration … L’Ă©trange cri qu’elle avait dĂ©jĂ  perçu auparavant vient de retentir une nouvelle fois, tandis que des ombres menaçantes sortent de la nuit.

Ballantine et sa compagne ont Ă©changĂ© des regards effarĂ©s, tandis qu’une impression de froid intense les enveloppe subitement.

- Vite, par ici ! …a lancĂ© Ballantine en agrippant le bras de la jeune femme qui levait dĂ©jĂ  sur lui un regard dĂ©semparĂ©, l’entraĂ®nant vivement vers la sortie.

Une course-poursuite s’est aussitĂ´t engagĂ©e et un long hurlement inhumain a retenti.

Plusieurs silhouettes lĂ©gèrement voĂ»tĂ©es, revĂŞtues dirait-on d’une cape, la tĂŞte encapuchonnĂ©e, comme sorties du nĂ©ant telle une nuĂ©e fantomatique, se dĂ©placent subitement dans leur champ de vision, entamant une manĹ“uvre d’encerclement.

A l’instant oĂą l’un de ces ĂŞtres hallucinants s’est ruĂ© sur lui en feulant, Ballantine s’est instinctivement courbĂ© … D’un coup de rein, il l’a projetĂ© par-dessus son Ă©paule, accompagnant son action d’un violent coup de pied expĂ©diĂ© Ă  toute volĂ©e, envoyant une seconde crĂ©ature au tapis.

Une brèche s’est ouverte dans le cercle des mystĂ©rieuses apparitions cauchemardesques. Visiblement surprises par cette contre-offensive des plus musclĂ©es, elles ont stoppĂ© leur attaque. D’Ă©tranges grognements semblables Ă  des plaintes de damnĂ©s mĂŞlĂ©es Ă  des grincements convulsifs rĂ©sonnent dans le cimetière. Ce flottement passager a laissĂ© inopinĂ©ment l’occasion aux deux autres de se prĂ©cipiter vers la sortie sans demander leur reste.

Au terme d’une course folle qui n’a pourtant durĂ© qu’une poignĂ©e de minutes, Ballantine, qui s’est retournĂ© Ă  plusieurs reprises, a constatĂ© qu’ils n’Ă©taient pas poursuivis. Mais ils ont sursautĂ© … Un long cri bestial, vrillant, tranchant, effroyable, semblable Ă  un hurlement dĂ©moniaque et colĂ©reux, vient de rĂ©sonner une nouvelle fois comme une menace latente Ă  travers la nuit.

- C’est incroyable ! … s’est exclamĂ©e Sylvia d’une voix Ă©tranglĂ©e en se jetant une nouvelle fois sur le portail du hall de l’hĂ´tel.

- Je ne sais pas Ă  qui ou Ă  quoi nous avons eu affaire, mais j’ai la nette impression que nous l’avons Ă©chappĂ© belle… rĂ©alise notre ami en reprenant sa respiration, tout en dĂ©taillant le visage dilatĂ© de la jeune femme dont les yeux continuent d’exprimer une sourde terreur… Tout compte fait, je pense mĂ©riter une petite explication de votre part. Mon petit doigt me dit que vous ne devez pas ĂŞtre Ă©trangère Ă  ce phĂ©nomène… se presse-t-il d’ajouter en surveillant l’extĂ©rieur Ă  travers la porte vitrĂ©e.

L’ennui et l’hĂ©sitation semblent aussitĂ´t prendre possession de la jeune femme.

- Vous ne me croiriez pas monsieur Ballantine et …

- Dany … Vous vous souvenez. Appelez-moi Dany… l’interrompt ce dernier avec un sourire engageant.

- Oui. Excusez-moi Dany. Mais …

- Mais ?

- Et bien voilĂ . Au risque de passer pour une folle, ceci est l’objet de ma visite en ces lieux … dĂ©clare-t-elle sur le ton de la confession, en extirpant la lettre de sa poche avec la moue appropriĂ©e pour la remettre Ă  Ballantine.

- Je peux ?… s’assure toutefois celui-ci avec un geste embarrassĂ©.

- Je vous en prie. Mais vous risquez d’ĂŞtre surpris.

Ballantine a parcouru la missive d’un Ĺ“il attentif.

- D’emblĂ©e, on pourrait croire Ă  un canular… murmure-t-il, la mine rĂ©flĂ©chie … Mais voyez-vous mademoiselle…

- Sylvia… lui souffle-t-elle à son tour, avec un sourire en coin.

- Voyez-vous Sylvia, l’Ă©trange incident dont nous venons d’ĂŞtre l’objet me laisse mĂ©ditatif. Comme je vous le disais, j’ignore par qui ou par quoi nous avons Ă©tĂ© agressĂ©s. Par contre, ce dont je suis pratiquement certain, c’est le fait que ces crĂ©atures n’avaient rien d’humain.

- Et vous avez entendu ces hurlements démoniaques !… frissonne encore la jeune femme.

- DĂ©moniaque est en effet le mot qui convient. Ce qui est plus Ă©trange encore, c’est le fait que ces ” choses ” dĂ©gageaient une sensation de froid comparable, dirons-nous, Ă  du marbre… souligne Ballantine, le menton pris entre le pouce et l’index.

* *


Ballantine et la jeune femme sont installĂ©s l’un en face de l’autre, autour de l’une des tables du salon de l’hĂ´tel. Il est près de 19 h. Etant donnĂ© la tournure aussi Ă©nigmatique qu’inquiĂ©tante, voire mĂŞme menaçante que prend l’incident, tous deux ont une mine rĂ©flĂ©chie, commentant les derniers Ă©vĂ©nements avec une certaine vellĂ©itĂ©.

- Je ne voudrais pas vous inquiĂ©ter Sylvia, loin de moi cette idĂ©e. Cependant, il est Ă  considĂ©rer que ce Ă  quoi nous venons d’ĂŞtre confrontĂ©s ce soir, pourrait bien avoir un lien avec le contenu de cet Ă©trange message… confie Ballantine, visiblement prĂ©occupĂ©.

- Vous … Vous pensez que …

- Oui. Et si vous permettez que je vous donne mon avis, ces crĂ©atures de cauchemar qui nous ont agressĂ©s, pourraient bien tenter de s’en prendre Ă  nouveau Ă  votre personne… apprĂ©hende-t-il avec une grimace mal rĂ©primĂ©e.

- Mon Dieu, que vais-je faire !

- Il ne sert Ă  rien de vous tourmenter pour l’instant… poursuit Ballantine en s’efforçant de prendre un ton rassurant… Mais pour cette nuit, en restant ici et sans protection, je crains que vous ne receviez une visite pour le moins dĂ©sagrĂ©able.

- Mais … Où voulez-vous que …

- Si vous n’y voyez pas d’inconvĂ©nient, vous passerez la nuit dans la villa de mon amiet compatriote le professeur Joseph Winter. Croyez-moi, il sera ravi de vous hĂ©berger. Qu’en pensez-vous ?

- Eh bien …euh … Je ne sais pas … J’ai peur de dĂ©ranger et …

- N’ayez surtout aucune inquiĂ©tude Ă  ce sujet. Vous verrez, le professeur sera ravi d’accueillir une jeune femme aussi ravissante dans ses murs.

Visiblement embarrassĂ©e, l’intĂ©ressĂ©e hĂ©site un instant.

- Bon, j’accepte volontiers votre hospitalitĂ© … finit-elle par dĂ©cider, en gratifiant son nouvel ami d’un sourire timide, mais emprunt de reconnaissance.

Elle a rĂ©cupĂ©rĂ© ses bagages sous le regard inquisiteur et plutĂ´t inquiet de l’hĂ´telier, qui voit d’un mauvais Ĺ“il ce dĂ©part anticipĂ© et prĂ©cipitĂ©. Mais Ballantine qui fait certainement partie de son entourage familier s’est empressĂ© de le rassurer. Il a assurĂ©ment trouvĂ© la bonne excuse, car l’homme paraĂ®t cette fois non seulement faire preuve de comprĂ©hension, mais Ă©galement d’une certaine indulgence. Il ne s’est d’ailleurs guère fait prier pour rembourser sa cliente en esquissant un sourire navrĂ©.

Cinq petites minutes auront suffi Ă  rallier l’imposante propriĂ©tĂ© du professeur Joseph Winter, archĂ©ologue de son Ă©tat et ami insĂ©parable de Dany Ballantine. C’est avec un Ă©vident plaisir que la jeune femme s’est attardĂ©e durant quelques instants Ă  contempler l’Ă©lĂ©gante et spacieuse rĂ©sidence, sĂ©duite par la beautĂ© et le charme qui se dĂ©gage de cet ancien corps de ferme luxueusement rĂ©novĂ© avec un goĂ»t des plus raffinĂ©s.

EmmitouflĂ©e au cĹ“ur d’un parc immense tapissĂ© de pelouses verdoyantes et de massifs fleuris, elle est Ă©clairĂ©e comme en plein jour par des rampes de projecteurs dissimulĂ©es sous des tapis de verdure.

Ils en ont Ă  peine franchi le seuil, qu’un domestique en livrĂ©e, portant l’habit de majordome avec gilet jaune rayĂ© de noir, s’est dĂ©jĂ  prĂ©cipitĂ©. Il salue la nouvelle arrivante avec courtoisie, dans la plus stricte tradition du protocole anglo-saxon, en y ajoutant une respectueuse inclinaison du buste. L’accent avec lequel il s’est exprimĂ© ne laisse aucun doute quant Ă  sa nationalitĂ©.

- Je te prĂ©sente mademoiselle Sylvia Troletti. Elle est Française… lui souffle Ballantine en dĂ©signant la susnommĂ©e, qui gratifie Ă  son tour l’employĂ© de maison d’un sourire discret… OĂą se trouve le professeur ?… enchaĂ®ne notre ami en dĂ©posant son blouson sur le dossier d’un siège.

- Monsieur est dans le grand salon… l’informe le majordome avant de tourner poliment les talons pour se diriger vers les cuisines, après avoir dĂ©barrassĂ© la jeune femme de sa jaquette.

- C’est Alexander. L’homme de confiance du professeur… indique Ballantine Ă  sa nouvelle amie, en l’entraĂ®nant avec empressement Ă  la rencontre du maĂ®tre des lieux.

Ils viennent de pĂ©nĂ©trer dans la pièce principale dont les murs sont garnis de toiles de maĂ®tres. Un singulier personnage, accusant la soixantaine bien sonnĂ©e, se tient derrière un bureau monumental près de l’imposante bibliothèque qui regorge d’ouvrages. Il a le front partiellement dĂ©garni et porte de petites lunettes cerclĂ©es d’acier sur le bout du nez. Sa veste d’intĂ©rieur laissant voir un col de chemise ornĂ© d’un nĹ“ud papillon des plus volumineux, le met parfaitement en harmonie avec son univers.

- Nous avons une visite professeur … l’avise Ballantine en refermant la porte.

- Une charmante visite… constate l’interpellĂ© en dĂ©visageant la jeune femme par-dessus ses besicles et en lui adressant un sourire des plus engageants.

- J’ai conviĂ© mademoiselle Troletti Ă  passer la nuit sous votre toit. Des vilains sont Ă  ses trousses.

- C’est une très bonne initiative… se rĂ©jouit aussitĂ´t ce dernier en tendant une main chaleureuse Ă  l’intĂ©ressĂ©e en guise de bienvenue… Des vilains dites-vous ?

- En rĂ©alitĂ©, je crois que mademoiselle Troletti se trouve au cĹ“ur d’une bien Ă©trange affaire… prĂ©cise Ballantine avec une moue circonstancielle.

Tous trois sont à présent calés dans les confortables fauteuils de style anglais qui meublent le grand salon, illuminé par le feu de bois qui crépite à travers la cheminée. Les discussions vont bon train. Le professeur, qui a parcouru le mystérieux message à son tour, a également été informé du déroulement des derniers événements, ce qui le déconcerte totalement.

- A vous entendre, on serait tentĂ© de croire que des spectres hantent le cimetière !… s’effare-t-il en avalant une gorgĂ©e de son cognac millĂ©simĂ© que vient de leur servir Alexander, avant d’en faire claquer sa langue de satisfaction.

- Vous ne croyez pas si bien dire professeur… relève Ballantine… Je vais mĂŞme vous avouer que l’espace d’un instant, lorsque ces … ” choses ” nous ont agressĂ©s, j’ai eu le sentiment et le reflet morbide de me trouver en enfer, face Ă  une horde de crĂ©atures dĂ©moniaques en quĂŞte de victimes potentielles.

- Il y a aussi cette curieuse sensation de froid que nous avons ressentie… souligne la jeune femme en frissonnant.

- En premier lieu et si nous voulons prendre les choses par le dĂ©but,… observe Winter en bourrant soigneusement la pipe qu’il vient d’extraire d’un tiroir… il nous faut considĂ©rer si vous devez ou non prendre au sĂ©rieux la teneur de cet Ă©trange message, car son auteur est anonyme. En outre, cette agression dont vous avez Ă©tĂ© les victimes peut en ĂŞtre le rĂ©sultat de cause Ă  effet.

- Il prĂ©tend faire partie de la congrĂ©gation de l’Ordre de l’Etoile d’Argent. Une secte sans aucun doute… gage Ballantine, songeur.

- Pas si vite Dany !… tempère aussitĂ´t Winter en tirant prĂ©cipitamment une bouffĂ©e de son brĂ»le-gueule, la tĂŞte environnĂ©e d’un nuage de fumĂ©e… Si je ne m’abuse, cet Ordre singulier, inconnu des profanes, rĂ©unissait des membres dont les prĂ©ceptes Ă©taient basĂ©s sur le fait qu’une Intelligence SupĂ©rieure gouverne l’Univers ainsi que tout ce qui s’y trouve. Cette communautĂ© secrète vivait en marge de la sociĂ©tĂ©, retirĂ©e du monde des humains. Nul n’a jamais su exactement qui Ă©taient ces gens, d’oĂą ils venaient rĂ©ellement et quel Ă©tait leur vĂ©ritable but. Leur raison d’ĂŞtre a toujours Ă©tĂ© entourĂ©e d’un Ă©pais mystère. Ils apparurent en France en l’an 800, sous le règne des Carolingiens. Leur origine reste encore inexpliquĂ©e de nos jours… commente encore Winter, en parcourant du regard les Ă©tagères de sa volumineuse bibliothèque.

Puis, s’emparant d’un volume qu’il feuillette durant quelques secondes avec une attention soutenue … VoilĂ . J’y suis … indique-t-il, en dĂ©posant dĂ©licatement sa pipe dans un cendrier… D’après ce qui est dit ici, les membres qui revendiquaient le prestigieux blason de la CongrĂ©gation de L’Ordre de l’Etoile d’Argent avaient pour nom les Chrestians. Ils avaient l’originalitĂ© d’ĂŞtre dotĂ©s de particularitĂ©s physiques assez Ă©tonnantes : Ils Ă©taient chauves, dĂ©pourvus d’oreilles et avaient les pieds et les mains palmĂ©s. (vĂ©ridique)

- Des caractéristiques physiologiques pour le moins surprenantes et hors du commun !… souligne Ballantine, avec une mimique de surprise.

- C’est Ă©galement mon avis… acquiesce Winter… Comme cet aspect Ă©tait prĂ©cisĂ©ment considĂ©rĂ© comme repoussant, ce qui paraĂ®t d’ailleurs justifiĂ©, vous en conviendrez, obligation leur Ă©tait faite de se vĂŞtir avec discrĂ©tion, afin de dissimuler autant que possible ce physique disgracieux. Ils avaient en outre, comme autre contrainte, charge de porter, cousue sur leurs vĂŞtements et bien en vue sur la poitrine, une patte d’oie sĂ©chĂ©e et peinte en rouge. Cette signalĂ©tique rappelait Ă  la population que ces ĂŞtres avaient ce singulier point commun avec les palmipèdes.

- Cette race paraît avoir subi une ségrégation des plus sévères !… note encore Ballantine, visiblement interloqué.

- Ces ĂŞtres atypiques soumis au port d’un insigne distinctif appelĂ© couramment le signe d’infamie et qui vĂ©curent en marginalitĂ© de la race humaine, essaimèrent surtout en Europe avant de disparaĂ®tre. Ils ne donnèrent plus signe de vie depuis le dĂ©but de ce siècle… rĂ©sume encore Winter avec une moue de tergiversation.

- Apparemment vous n’ĂŞtes plus en possession de l’enveloppe qui contenait le message ?… s’enquiert pensivement Ballantine auprès de la jeune femme.

- Non. J’avoue que je n’ai pas jugĂ© utile de la conserver.

- En fait, la première chose Ă  faire serait de retrouver l’auteur de cette mise en garde assez particulière… suggère encore Ballantine.

- Lorsque cette lettre vous est parvenue, avez-vous prĂŞtĂ© attention au lieu d’expĂ©dition figurant sur l’estampille de la poste ?… enchaĂ®ne Winter, le menton pris entre le pouce et l’index.

- Oui. En effet… acquiesce Sylvia, tout Ă  coup rĂ©flĂ©chie… Le cachet indiquait Lavelanet, si mes souvenirs sont exacts.

- Lavelanet !… s’Ă©tonnent conjointement les deux autres, sourcils froncĂ©s.

- Oui. Lavelanet. Mais je ne sais pas …

- Lavelanet se trouve à une vingtaine de kilomètres de Montségur… mentionne aussitôt Winter.

- Si notre homme rĂ©side dans cette commune et s’il obĂ©it aux caractĂ©ristiques physiques que vous nous avez dĂ©crites professeur, il nous sera je pense relativement aisĂ© de l’identifier… rĂ©alise Ballantine.

- AssurĂ©ment. En supposant toutefois que ce soit rĂ©ellement un membre de la CongrĂ©gation de l’Ordre de l’Etoile d’Argent comme il le prĂ©tend… souligne Winter avec une moue de perplexitĂ©.

- Toujours est-il que lui seul serait en mesure d’apporter les Ă©claircissements nĂ©cessaires Ă  cette mise en garde pour le moins singulière… observe Ballantine… Il est vrai que l’on aurait pu la croire dĂ©nuĂ©e de sens, si nous n’avions Ă©tĂ© nous-mĂŞmes confrontĂ©s Ă  ces Ă©tranges crĂ©atures sorties d’un mauvais film d’Ă©pouvante et qui n’Ă©taient pas lĂ  pour la dĂ©mentir… rappelle-t-il encore avec une grimace mal rĂ©primĂ©e… Si je me fie Ă  mon instinct, ce Ă  quoi nous avons assistĂ© ce soir est certainement en corrĂ©lation Ă©troite avec le contenu de ce mystĂ©rieux message.

- Je suis Ă©galement de cet avis… relève Winter en avalant d’un trait sa dernière goutte d’alcool.

- Si vous ĂŞtes d’accord tous les deux et si vous acceptez notre aide Sylvia, je propose que nous allions faire un tour du cĂ´tĂ© de Lavelanet dès demain… suggère Ballantine sur le ton de la conclusion.

Le sourire approbateur de la jeune femme semble avoir suffi Ă  notre ami. Quant au professeur, il a simplement haussĂ© les Ă©paules en guise d’assentiment.


CHAPITRE II


Le lendemain, 7 octobre 2003 … 10h35 …


La berline du professeur vient de se garer le long de la rue principale de Lavelanet, libĂ©rant aussitĂ´t son trio d’enquĂŞteurs occasionnels.

- Nous pourrons peut-ĂŞtre glaner quelque information Ă  l’intĂ©rieur de ce troquet… prĂ©sume Ballantine en dĂ©signant d’un geste le “cafĂ© du commerce “… Dans ce genre d’Ă©tablissement, nous risquons d’apprendre quelque chose d’intĂ©ressant.

C’est jour de marchĂ© et la place de cette petite bourgade de 8.400 habitants grouille de clients qui s’affairent auprès des Ă©tals des marchands. Le bistrot en question rĂ©sonne d’un charivari assourdissant, mĂŞlant Ă  la fois les conversations qui vont bon train au chahut des consommateurs, le tout noyĂ© dans un univers de fumĂ©e. Mais Ballantine vient de repĂ©rer une table restĂ©e libre au fond de la salle.

InstallĂ©s sous un ventilateur poussif, ils dĂ©taillent les personnes prĂ©sentes avec une attention soutenue, cherchant Ă  tout hasard Ă  identifier leur lascar parmi l’assistance. C’est peine perdue et c’est le serveur venu prendre la commande qui met un terme Ă  leur observation …

- Nous recherchons un homme au physique assez particulier… glisse Ballantine avec un sourire d’amabilitĂ© envers le garçon de cafĂ©.

- Un homme chauve, sans oreilles… complète impatiemment le professeur.

- Vous voulez certainement parler de GĂ©dĂ©on… imagine sans hĂ©sitation le serveur en dĂ©barrassant la table des quelques verres vides qui l’encombraient, avant de l’essuyer d’un coup d’Ă©ponge.

- Gédéon ?… relève Ballantine.

- Tout le monde ici le surnomme ainsi Ă  cause de ses mains palmĂ©es. Vous savez, comme le canard du mĂŞme nom dans les bandes dessinĂ©es… sourit le garçon en mimant brièvement le palmipède… D’ailleurs, Ă  Lavelanet nous ignorons tous sa vĂ©ritable identité… confie-t-il encore.

- Les mains palmĂ©es ! C’est notre homme… rĂ©alise Winter avec une mine de satisfaction.

- Est-ce que par hasard vous sauriez où habite ce … Gédéon ?… poursuit Ballantine.

- Derrière l’Ă©glise. Vous n’aurez qu’Ă  demander. Ici tout le monde le connaĂ®t.

- Nous vous remercions pour votre amabilitĂ©. Nous prendrons trois thĂ©s… conclut aussitĂ´t Ballantine en lui adressant un sourire d’obligeance.

Quelques minutes plus tard, soulagĂ© d’avoir quittĂ© cet environnement enfumĂ©, le trio est dĂ©jĂ  rendu près de l’Ă©glise de la commune. Le moteur de la berline tournant au ralenti, ils guettent le premier passant susceptible de pouvoir les renseigner ; ce qui ne tarde guère, une jeune femme se dirigeant dĂ©jĂ  dans leur direction.

- Excusez-nous de vous importuner !… l’interpelle Ballantine en affichant un sourire des plus courtois… Nous cherchons GĂ©dĂ©on ?

- GĂ©dĂ©on ! … relève-t-elle en indiquant aussitĂ´t une habitation sans aucune hĂ©sitation… C’est lĂ  ! … La quatrième maison avec le porche.

SitĂ´t après avoir remerciĂ© cette obligeante personne, ils ont tĂ´t fait de garer leur vĂ©hicule avant de sonner au n° 32 oĂą est censĂ© demeurer l’homme en question.

La porte s’est ouverte sur un Ă©trange personnage ressemblant grossièrement Ă  un ĂŞtre humain. Il est vĂŞtu d’une tunique Ă©carlate et il est quasiment impossible de lui donner un âge. Ce qui frappe ses visiteurs au premier abord, ce n’est pas son teint olivâtre, ni le fait qu’il soit chauve, mais davantage le regard inquisiteur et pĂ©tillant d’un bleu intense, presque irrĂ©el, qu’il vient de porter sur leurs personnes. Comme l’avait indiquĂ© le professeur, il n’a pas de pavillons d’oreilles, mais deux simples trous comme chez les sauriens dont il a l’aspect. Le visage est lisse comme celui d’un adolescent, tout en Ă©tant disgracieux. L’intĂ©ressĂ© dĂ©gage une chaleur corporelle anormale.

Mais il vient de tressaillir en posant son regard sur la jeune femme, avant de la dĂ©visager avec une intensitĂ© quasi insoutenable …

- Vous ici !… s’exclame-t-il d’une voix tremblante, sans mĂŞme chercher Ă  dissimuler son dĂ©sarroi.

- Nous voudrions une explication… glisse Ballantine sans plus attendre.

- Mais qui ĂŞtes-vous ?…se reprend l’Ă©trange personnage en s’adressant cette fois aux deux hommes, les dĂ©taillant d’un regard mĂ©fiant, tentant de se ressaisir.

- Nous sommes des amis de mademoiselle Troletti. Mon nom est Dany Ballantine. Et voici le professeur Joseph Winter.

Quelques secondes d’hĂ©sitation auront suffi pour que l’homme se dĂ©cide…

- Bon … Entrez vite !… les prie-t-il aussitĂ´t, la moue embarrassĂ©e, après avoir promenĂ© un regard circonspect Ă  l’extĂ©rieur, avant de refermer prĂ©cipitamment la porte.

- Vous semblez connaître cette jeune femme… observe Ballantine, sourcils froncés.

- C’est vous l’auteur de la lettre ?… complète d’emblĂ©e Winter sur un ton pressant.

Devant cette entrĂ©e en matière plutĂ´t musclĂ©e, l’autre semble subitement mal Ă  l’aise.

- Vous n’auriez pas dĂ» venir ici… se contente-t-il de rĂ©pliquer, la remarque assortie d’un geste accablĂ©.

- Vous vous devez de vous expliquer sur le sens de cet étrange message que vous avez envoyé à cette jeune personne !… poursuit le professeur sur un ton peu amène.

L’homme a laissĂ© fuser un soupir de rĂ©signation.

- Les mondes visibles et invisibles sont sur le point de cohabiter… laisse-t-il tomber d’une voix lasse et discordante, avec une grimace de contrariĂ©tĂ©.

Winter et Ballantine ont échangé des regards chargés de suspicion.

- Si c’est une plaisanterie, permettez-moi de vous dire que je la trouve plutĂ´t grotesque… ricane ce dernier avec la moue appropriĂ©e.

- Pardonnez-moi monsieur, mais je n’ai guère l’esprit Ă  plaisanter… se dĂ©fend vivement l’homme, en les invitant d’un geste Ă  pĂ©nĂ©trer dans la pièce qui lui sert Ă  la fois de cuisine et de salle Ă  manger.

- Vous conviendrez toutefois que le contenu de votre message a de quoi surprendre ! Quand bien même nous lui accorderions le moindre crédit… enchaîne Winter.

- Il existe des vĂ©ritĂ©s que les humains ne peuvent comprendre. Nul ne sait encore oĂą finit le rationnel et oĂą commence l’irrationnel… argumente l’homme en invitant ses hĂ´tes Ă  prendre un siège.

- Pourriez-vous ĂŞtre un peu plus prĂ©cis ?… le prie Ballantine en le considĂ©rant d’un air interloquĂ©.

- Depuis peu, un univers fantĂ´me coexiste avec le nĂ´tre… confesse l’homme sans plus attendre.

- Un quoi ?… tique Ballantine, tandis que Winter a haussé les sourcils et que la jeune femme paraît à son tour ne pas saisir le sens de la repartie.

- Pardonnez-moi monsieur … ?

- Ballantine… rappelle l’intĂ©ressĂ©.

- Excusez-moi monsieur Ballantine. En ce moment je n’ai plus trop ma tĂŞte. Bien que cela paraisse relever de la fiction, un univers fantĂ´me interfère depuis peu avec le nĂ´tre. Il est omniprĂ©sent et invisible, mais cependant bien rĂ©el… ajoute-t-il d’une voix mĂ©canique.

- Pourriez-vous être plus clair ?… insiste cette fois le professeur en le fixant avec insistance par-dessus ses lorgnons.

L’autre a affichĂ© une grimace de lassitude, laissant mĂŞme fuser un soupir de rĂ©signation avant de prendre un air fataliste qui lui dĂ©forme un peu plus la face.

- L’humanitĂ© est en grand danger messieurs. Seule mademoiselle Troletti a peut-ĂŞtre le pouvoir, s’il en est temps encore, de contrer les forces infernales qui ne vont pas tarder Ă  dĂ©ferler sur la planète.

- Les forces infernales !… s’effare Winter avec un air d’incrĂ©dulitĂ©, enveloppant l’autre d’un regard Ă©tonnĂ©.

- Je comprends parfaitement votre scepticisme. Mais le message que j’ai adressĂ© Ă  mademoiselle Troletti est la stricte et impensable vĂ©ritĂ©.

- Qu’a-t-elle Ă  voir dans cette histoire de fous ?… affabule cette fois Ballantine, en affichant Ă  son tour une moue dĂ©sabusĂ©e.

- C’est elle et elle seule qui dĂ©tient la pierre de Tuaoi… argumente GĂ©dĂ©on.

- La pierre de Tuaoi ?… répète mécaniquement le professeur en fronçant les sourcils.

- Cette pierre est en fait la clĂ© de l’Univers… prĂ©cise GĂ©dĂ©on.

- J’oubliais cette histoire de pierre… pouffe Ballantine, dont le visage reflète les stigmates d’une incrĂ©dulitĂ© croissante.

L’autre s’en est aperçu.

- Ce cristal en forme de prisme cylindrique a appartenu aux Atlantes. Il servait Ă  rassembler et Ă  concentrer l’Ă©nergie, permettant Ă  ses utilisateurs d’accomplir des choses fantastiques. Mais je vois que vous ne me prenez pas au sĂ©rieux… constate-t-il d’une voix Ă©teinte et empreinte d’un Ă©vident regret… Tout bien considĂ©rĂ©, tout ceci n’a plus d’importance. Les goules ne vont plus tarder Ă  ĂŞtre Ă  pied d’Ĺ“uvre dans le cimetière… ajoute-t-il avec un mouvement fataliste des Ă©paules.

Cette fois, ses trois visiteurs ont tressailli.

- Les goules !… relève Ballantine sourcils froncés.

- Mon Dieu tout ceci serait donc vrai !… réalise à son tour Sylvia en dirigeant un visage tourmenté en direction de ses deux compagnons.

- Cela paraĂ®t inconcevable, voire ahurissant !… s’Ă©meut cette fois le professeur.

Devant ce brusque changement d’attitude, GĂ©dĂ©on semble subitement dĂ©concertĂ©, sans toutefois saisir correctement le sens de ce revirement, pour le moins inattendu.

- Mademoiselle Troletti et moi-même avons été agressés la nuit dernière dans le cimetière… rapporte alors Ballantine avec une moue réfléchie.

- Vous voyez, ils sont dĂ©jĂ  lĂ  ! Ils sont dĂ©jĂ  lĂ  !… s’exclame le Chrestian en quittant prĂ©cipitamment son siège… Les spectres mangeurs d’âmes rĂ´dent dans le cimetière !

- Calmez-vous mon ami !… tempère Winter en échangeant un regard halluciné avec ses deux compagnons.

- Professeur, vous ne réalisez pas encore, mais ils sont là !… insiste Gédéon, visiblement affolé.

- Je présume que vous voulez parler des goules… imagine Ballantine.

- PrĂ©cisĂ©ment monsieur. Les goules ! Leur prĂ©sence au cimetière prouve qu’ils ont trouvĂ© le moyen de traverser le seuil dimensionnel qui nous sĂ©parait jusqu’ici de leur univers… commente l’homme d’une voix altĂ©rĂ©e, laissant deviner en lui une tension inhabituelle trahissant son dĂ©sarroi.

- Tout cela n’est pas très clair… grince Ballantine, perplexe… Il n’y a peut-ĂŞtre aucun doute en ce qui concerne une prĂ©sence dĂ©moniaque dans le cimetière, mais de lĂ  Ă  …

- Des forces obscures dont vous n’avez pas idĂ©e ont pris possession des lieux afin de s’en prendre au tombeau… l’interrompt le Chrestian, dont les pupilles dilatĂ©es sous l’effet d’un affolement croissant le font tout Ă  coup ressembler Ă  un dĂ©mon.

- Le tombeau ?… s’interroge Ballantine, l’invitant du regard Ă  clarifier sa dĂ©claration.

- La tombe de mademoiselle Troletti… complète Gédéon avec un réalisme déconcertant.

- Alors, comment expliquez-vous la prĂ©sence de l’intĂ©ressĂ©e ici … sous votre toit … en cet instant prĂ©cis ?… raille Ballantine, la remarque assortie d’un haussement des Ă©paules.

- Je … Je comprends encore une fois votre incrĂ©dulitĂ© monsieur Ballantine, car vous ignorez encore tout de cette Ă©trange et incroyable histoire… argumente l’autre sur un ton empressĂ©, ravalant sa salive Ă  plusieurs reprises, trahissant cette fois une nervositĂ© poussĂ©e Ă  l’extrĂŞme.

- Nous serions évidemment plus amenés à vous croire si vous nous expliquiez à quoi rime tout cela !… ergote à son tour Winter avec une moue de perplexité.

- Plus tard, si vous le permettez … Pour l’instant, le temps presse. Si vous n’y voyez pas d’inconvĂ©nient, il nous faut Ă  tout prix exhumer le … le corps de mademoiselle avant la nuit, afin de rĂ©cupĂ©rer le cristal… anticipe le Chrestian, visiblement mal Ă  l’aise vis-Ă -vis de la personne concernĂ©e, pourtant prĂ©sente Ă  ses cĂ´tĂ©s.

- Voyons cher monsieur ! MĂŞme si nous partagions avec vous cette idĂ©e saugrenue, la chose s’avĂ©rerait de toute manière impossible Ă  rĂ©aliser en plein jour !… objecte Winter avec un haussement d’Ă©paules des plus significatifs.

- Nous attendrons le crépuscule afin de pouvoir agir en toute discrétion… argumente Gédéon en ébauchant un geste trahissant son impatience.

Cette fois, les trois autres semblent pris de court devant cette argumentation des plus fondées. Mis au pied du mur par le déroulement des derniers événements paraissant accréditer les dires de cet étrange bonhomme, ils ont échangé des regards perplexes et embarrassés.

- Ce que vous nous demandez lĂ  est en marge de la lĂ©galité… murmure le professeur sur un ton de reproche, en se grattant nerveusement l’occiput, cherchant toutefois du regard l’avis de ses compagnons.

- Cette histoire relève de la loufoquerie, mais … je reconnais que les incidents qui se sont dĂ©roulĂ©s au cimetière me dĂ©routent. Je suis incapable de leur donner une explication rationnelle… admet Ballantine en se caressant pensivement le menton …Bon, je veux bien admettre que l’Ă©trange incident du cimetière me laisse perplexe… concède-t-il après une ultime hĂ©sitation… Je pense qu’effectivement nous devrions nous rendre compte par nous-mĂŞmes… estime-t-il au terme de quelques secondes de rĂ©flexion, cherchant Ă  son tour l’approbation des deux autres.

Winter a haussĂ© les Ă©paules en guise d’assentiment ; tandis que Sylvia lui fait comprendre d’un sourire qu’elle s’en remet Ă  sa dĂ©cision.

* *


L’obscuritĂ© a envahi le petit bourg de MontsĂ©gur.

La conduite intérieure pilotée par Dany Ballantine vient de se garer dans une rue avoisinant le cimetière.

Etant donnĂ© les risques Ă  prĂ©sent liĂ©s Ă  leur entreprise, Ballantine et Winter ont pris la prĂ©caution de s’armer individuellement d’un MR73 en 4 pouces calibre 357 magnum, une arme de poing redoutable aux munitions puissantes. Ils se sont Ă©galement munis de deux torches Ă©lectriques.

Les trois hommes et la jeune femme se glissent à présent comme des ombres entre les sépultures, tous les sens en alerte.

La silhouette sombre des arbres et le vent qui agite les branches qui bruissent dans les ténèbres concourent à créer une ambiance angoissante. On ne perçoit plus que le léger bruit de leurs pas qui crissent sur le gravier.

C’est le cĹ“ur battant la chamade, qu’ils arrivent en vue du tombeau censĂ© renfermer la dĂ©pouille de la jeune femme. Ils n’en sont plus qu’Ă  quelques pas ; la lampe vient mĂŞme d’accrocher la sĂ©pulture … Mais ils se sont aussitĂ´t immobilisĂ©s, Ă©changeant des regards effarĂ©s et Ballantine a eu un imperceptible froncement de sourcils.

La dalle recouvrant le caveau n’est plus en place. Elle a glissĂ© sur le cĂ´tĂ© et une brume mystĂ©rieuse s’Ă©chappe de la cavitĂ©, maintenant Ă  ciel ouvert.

- Regardez… on dirait des traces de griffes !… murmure Ballantine en éclairant la pierre tombale, éraflée en plusieurs endroits.

- Nous arrivons trop tard !… dramatise GĂ©dĂ©on d’une voix blanche… L’empire de la nuit a pris possession des lieux. Des forces Ă©tranges et malĂ©fiques nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s… continue-t-il sur le mĂŞme ton de contrariĂ©tĂ©.

Mais les trois autres n’ont pas relevĂ©. La bouche grande ouverte et les sourcils en accents circonflexes, ils ont le regard rivĂ© sur la fosse contenant le cercueil maintenant apparent, dont le couvercle a Ă©tĂ© arrachĂ© …

- C’est impossible !… murmure Ballantine, en Ă©changeant un regard Ă©berluĂ© avec ses compagnons.


Ă  suivre ………….


Extrait de : Le Manuscrit des Ombres - Roman fantastique de Stephan LEWIS -


 

Le Manoir de la Terreur

Stephan Lewis


Vendredi 16 mai … 16 h 27 …


Le visage creusé, assombri d’un voile de fatigue, Sylvia est sortie précipitamment de l’agence immobilière de La Rochelle au sein de laquelle elle assume les fonctions de négociatrice principale. Il s’agit de faire vite pour répondre au coup de téléphone qu’elle vient de recevoir. Un client, qui n’a pas décliné son identité, désire visiter le manoir de Cornelius. Une occasion inespérée, qui n’est certainement pas prête de se représenter !


Contrairement aux derniers jours, la journée avait pourtant été calme, sans le moindre rendez-vous, la clientèle s’étant faite plutôt discrète. Sylvia s’était même assoupie sur son bureau, rêvant déjà aux mille et une choses qu’elle se préparait à faire durant le week-end, avant d’être rendue à la réalité par la sonnerie intempestive du téléphone qui l’avait brusquement sortie de cette somnolence passagère.


Jamais elle n’aurait pu imaginer qu’un éventuel acquéreur puisse s’intéresser à cette bâtisse bizarre, vieillotte et biscornue, campée dans un parc au gazon pelé, enclavée dans un paysage de friches industrielles. Lorsque le responsable de l’agence l’avait chargée de prendre en main la vente de cette gentilhommière construite dans la seconde moitié du XIX° sur les fondations d’une ancienne abbaye bénédictine d’un pittoresque effrayant, elle avait accueilli la nouvelle avec une grimace de dépit.


Le bâtiment est en effet plutĂ´t ” mal en point “, semblant mĂŞme Ă  l’abandon … Son solage de vieilles pierres s’effrite. Ses murs lĂ©zardĂ©s sont rongĂ©s par une mousse roussâtre, donnant l’impression de rĂ©sister pĂ©niblement aux grands vents d’hiver et aux pluies rageuses. Quant au châssis de ses fenĂŞtres aux vitres poussiĂ©reuses derrière lesquelles on croirait voir passer d’inquiĂ©tantes silhouettes, il aurait besoin d’un sĂ©rieux rafraĂ®chissement …


Cet immeuble de style victorien est le reflet archétype de la maison hantée, qui inspire tant les auteurs de romans d’épouvante et les scénaristes du même crû. Alors, vous comprendrez que dans ces conditions, il semble difficile d’imaginer qu’un acheteur potentiel puisse s’intéresser à ce repère froid, sordide et effrayant !


Son dernier propriétaire, un étrange personnage du nom de Cornelius, jouissait d’une sinistre réputation. Victime d’une crise cardiaque quelques mois auparavant, il avait définitivement quitté les lieux pour cracher son âme au diable. Il y avait vécu en solitaire, comme un ermite, toute sa vie durant, à l’écart de tout voisinage. L’inquiétante et fantastique demeure aux intrigues ténébreuses n’avait, disait-on, jamais reçu de visiteur. D’ailleurs, la frayeur qu’inspirait le manoir à toute la population était telle, que pas un seul habitant ne s’y était encore risqué. Ils se signaient le front en passant devant ou l’évitaient.


Il est d’ailleurs Ă  noter une certaine rĂ©serve de leur part … Certains d’entre eux ne sont pas sans Ă©voquer les malĂ©fiques activitĂ©s et l’obscure personnalitĂ© de l’ancien propriĂ©taire des lieux. Ils vont mĂŞme jusqu’à colporter le bruit selon lequel le dĂ©cès de l’étrange bonhomme masquerait une vĂ©ritĂ© atroce assortie d’un terrible secret, cachant d’obscurs forfaits. Si l’on se fie aux rumeurs, les nuits de pleine lune des cris et des bruits Ă©tranges s’élèveraient de l’antique demeure. Entre ces murs se seraient dĂ©roulĂ©s des faits anormaux et inexplicables. Des incidents bizarres, associĂ©s Ă  des phĂ©nomènes dĂ©concertants, auraient mĂŞme dĂ©frayĂ© la chronique quelques jours avant sa mort … Du reste, des plaintes concernant des Ă©vĂ©nements insolites auraient Ă©tĂ© enregistrĂ©es … Et Cornelius aurait emportĂ© dans la tombe d’inavouables secrets.


En dépit d’un testament stipulant que la maison devait rester dans le grison familial, son seul héritier bénéficiaire, un petit-neveu par alliance désigné comme légataire universel, avait malgré tout et aussitôt manifesté hâtivement son désir de se séparer de l’immeuble et de la totalité du mobilier concerné, bien qu’il ne soit nullement dans le besoin. Il en avait confié la vente à l’agence.


Le rendez-vous avec cet hypothétique acquéreur ayant été fixé au lendemain dans la matinée, Sylvia n’a donc que peu de temps pour s’assurer que tout est en ordre à l’intérieur de cette singulière demeure. Elle ne s’y était pas encore aventurée, ayant estimé, de toute évidence, qu’elle n’était pas à la veille d’en obtenir un compromis de vente.


Contre toute attente, la voici nĂ©anmoins rendue devant cette imposante et glaciale habitation aux intrigues tĂ©nĂ©breuses, qu’elle dĂ©taille d’un regard mĂ©fiant Ă  travers les glaces de sa laguna. Elle n’est pas sans Ă©voquer l’hitchcockienne rĂ©sidence de Rebecca. IsolĂ©e dans un grand parc tapissĂ© de buissons et de ronces, plantĂ© Ă  l’écart de toute vie civilisĂ©e, sa masse sombre et farouche ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  un monstre aux aguets. Le dĂ©cor semble avoir Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© aux fins de privilĂ©gier le fantastique et l’imaginaire, avec l’intention quasi Ă©vidente d’exposer les lieux aux agressions surnaturelles. Pas Ă©tonnant que l’endroit jouisse d’une si mauvaise rĂ©putation ! Une pesanteur, une angoisse indescriptible mĂŞme, semblent suinter des murs de cette abominable bâtisse au demeurant hostile, de laquelle paraĂ®t sourdre une menace latente.


Avec un soupir de résignation, Sylvia est descendue de sa voiture. D’une main hésitante, elle pousse la grille de fer forgé défendant l’accès au domaine, dont la façade de lierre pendu aux crevasses de ses murailles reflète l’abandon et la tristesse.


C’est à présent avec appréhension qu’elle traverse le parc en visiteuse téméraire et imprudente. Avec une moue angoissée, elle a gravi les quelques marches du perron conduisant au portail surmonté d’un marteau sculpté. Après avoir attendu impatiemment que son angoisse se dissipe, elle introduit la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Elle l’entre-bâille craintivement en esquissant une grimace de contrariété avant d’en franchir le seuil, s’efforçant à présent de penser au plaisir de se faire peur, bien qu’elle ne soit pas spécialement friande de sensations fortes, mais faisant plutôt contre mauvaise fortune bon cœur. Une terrible appréhension s’est emparée de tout son être. Elle a subitement la désagréable sensation que la porte s’est refermée d’elle-même.


Le cœur battant à un rythme endiablé, elle a inconsciemment retenu son souffle avant de se glisser timidement et comme une ombre à l’intérieur de l’étrange demeure lourde et silencieuse.


Elle se risque à présent dans le grand couloir. La statue grotesque et inquiétante du démon Asmodée, le diable boiteux à l’aspect démoniaque et au regard hypnotique, postée en sentinelle, accueille les visiteurs éventuels. Son aspect terrifiant les met d’office dans l’ambiance, avec le désir évident de les placer en situation de complète insécurité. Tout ici respire la moisissure et il y flotte comme une odeur de souffre. D’autres remugles aux origines peu avouables se mêlent à ces relents peu engageants.


Les portraits des habitants successifs du manoir qui recouvrent les murs semblent se déformer à son passage, ce qui n’est pas pour la rassurer dans cette obscurité qui la pénalise. Etant donné l’urgence de la situation, l’agence n’a pas eu le temps de faire remettre l’installation électrique en service. Heureusement, Sylvia s’est munie d’une torche pour parer à cet inconvénient. La bâtisse se révèle opaque dans ses moindres recoins, malgré les craintifs rayons de soleil qui s’infiltrent timidement au travers des persiennes ajourées, donnant l’impression que les objets sont éclairés par une lumière sépulcrale.


Elle a franchi les derniers mètres la séparant du grand salon. Il y règne un froid singulier. Des chuchotements et des plaintes semblent sortir de ses murs recouverts de boiseries. Le portrait suspendu au-dessus de la monumentale cheminée en pierre représentant un homme âgé au visage parcheminé, ridé et desséché, pareil à un démon vomi par l’enfer, a immédiatement attiré son attention. Ce ne peut être que celui de Cornelius. Ses yeux au regard froid et agressif semblent suivre ses moindres mouvements et condamner son intrusion. L’œil terrible, glacial et accusateur qu’il paraît porter sur cette importune visiteuse est sans équivoque, semblant lui reprocher la profanation de de ces lieux au demeurant interdits, ce qui la fait frissonner. Durant quelques secondes, Sylvia a même eu la désagréable sensation que l’horrible portrait la menaçait de son doigt. Son imagination fertile lui jouerait-elle des tours ? La névrose que représente cette maison nimbée de surnaturel persiste en elle comme une menace incohérente et terrifiante. Elle s’entête à s’exercer comme l’irruption sournoise de l’irrationnel dans la grisaille du quotidien.


Visiblement mal Ă  l’aise, Sylvia ne sait subitement plus que faire, afin de conjurer cette obsession. Elle sent Ă  ses cĂ´tĂ©s une prĂ©sence d’outre-tombe tapie dans l’ombre. Elle a vivement dĂ©tournĂ© son regard de cette photographie au teint cadavĂ©rique, de cette caricature humaine de l’ancien maĂ®tre des lieux, qu’elle rend manifestement responsable de cette situation.


La pièce est encore remplie d’objets aussi mystĂ©rieux que poussiĂ©reux et la plupart du mobilier est recouvert d’un drap blanc. Cette atmosphère fantomatique oĂą semble rĂ©gner une ambiance hostile ne fait que renforcer cet effet de terreur superstitieuse. Ne va-t-elle pas s’imaginer Ă  prĂ©sent que, les nuits d’orage, cette fantastique demeure doit irradier de mille lueurs suspectes sous les Ă©clairs ! Des ingrĂ©dients qui contribuent Ă  accentuer encore et encore ce stress insupportable qui s’est emparĂ© de sa personne depuis qu’elle est entrĂ©e. Prise dans l’univers restreint de cette Ă©trange bâtisse, ce sentiment d’oppression ne fait que s’amplifier.


Mais le temps presse. Elle se doit de satisfaire son client. Elle rĂ©alise brusquement que son imagination est en train de la plonger dans un cauchemar intolĂ©rable ! Cette anxiĂ©tĂ© qui la torture n’est de toute Ă©vidence qu’anodine, totalement dĂ©nuĂ©e de sens. Elle a tout Ă  coup conscience qu’elle alimente inutilement et dĂ©raisonnablement son imaginaire. Cette impression de retrouver son âme d’enfant et de faire resurgir quelques fantasmes enfouis au plus profond de son subconscient lui fait mĂŞme hausser les Ă©paules. Qu’aurait-elle Ă  redouter de ces vieilles pierres Ă  l’esthĂ©tique repoussante, mis Ă  part le fait d’en faire Ă©chouer la vente ? Exerceraient-elles sur sa personne un effet subjectif ? Et puis … Elle n’est pas craintive de nature. Et tout le monde sait que les fantĂ´mes, ça n’existe pas ! … Alors .. Que diable ! Bien que le mot soit mal choisi … Il lui faut se reprendre ! Il y a des choses qu’il faut accepter sans se poser de questions. Elle se doit d’exorciser ses peurs et ses phobies afin de commencer son inspection sans plus tarder et s’assurer que tout est en ordre. Elle n’a pas le choix. La bâtisse ne compte pas moins d’une quarantaine de pièces qui s’étendent sur trois niveaux.


Elle a ravalé nerveusement sa salive à plusieurs reprises, avant de se risquer à poser le pied sur la première marche du grand escalier en spirale qui mène aux étages. Les boiseries anciennes craquent bruyamment sous ses pas hésitants, ce qui contribue à accentuer encore cette atmosphère de cauchemar. Elle a recommencé à frissonner, sentant au fond d’elle-même sourdre de nouveau une folle angoisse. Sur le qui-vive, la voilà qui se prend tout à coup à décortiquer le moindre bruit suspect.


Elle vient d’emprunter le grand couloir tortueux, sombre et sinueux du premier étage, avec l’étrange sensation qu’il ne la mènera nulle part. Le parquet qui grince sous ses pas renforce encore ce sentiment d’insécurité. Mais elle vient de tressaillir ! Retenant son souffle, elle a tendu l’oreille … Oui, elle en est pratiquement certaine … Un bruit émane du rez-de-chaussée ! … Ses pulsations se sont subitement accélérées … C’est une porte qui vient de s’ouvrir dans le grand salon qu’elle a traversé quelques minutes auparavant. C’est à présent parfaitement audible, et même de plus en plus accentué … Quelqu’un est en train de gravir l’escalier et elle perçoit un bruit métallique, ressemblant singulièrement à un cliquetis de chaînes ! Plus de doute … Elle a cette fois la sensation d’être la victime choisie, attirée vers le lieu où le monstre l’attend, comme l’araignée guettant la mouche …


Sans mĂŞme prendre le temps de rĂ©flĂ©chir, elle s’est jetĂ©e sur la porte de la première chambre qu’elle referme prĂ©cipitamment derrière elle. Après un coup d’œil circonspect, elle s’est tapie derrière l’armoire qui meuble les lieux. C’est un sentiment de panique qui est cette fois en train de la submerger. Elle en retient mĂŞme sa respiration. On se dĂ©place dans le couloir … Le pas qui rĂ©sonne comme une menace latente Ă  la manière d’un Ă©cho malĂ©fique durant une poignĂ©e de secondes, s’attĂ©nue toutefois peu Ă  peu, semblant se perdre dans le nĂ©ant.


Avec mille précautions, elle se prépare à quitter la pièce. La main sur le bec-de-cane, elle prête l’oreille avant d’entrebâiller la porte pour risquer un œil dans le couloir. Le passage est désert. C’est sur la pointe des pieds qu’elle s’empresse de rebrousser chemin et descend précipitamment les marches du grand escalier. Elle a rejoint le grand salon sans même s’être retournée et s’est déjà pressée vers la sortie, lorsqu’à l’instant où elle passe une nouvelle fois devant le portrait de Cornelius dont le visage aux traits ahurissants et à l’aspect diabolique paraît la défier de son regard de braise, celui-ci chute lourdement sur le sol.


Une main sur la poitrine, elle s’est retournée, guettant le démon qui habite sans nul doute ces lieux ensorcelés et qui doit s’être lancé à sa poursuite … Il ne va plus tarder à se manifester et elle s’est mise à trembler de tous ses membres. Mais seul un silence sépulcral et inquiétant répond à son tourment. La caricature de l’étrange bonhomme qui gît à ses pieds semble rire de son désarroi et c’est un coup de talon rageur qui vient de mettre un terme à cette horrible défiance.


La gorge nouée par l’angoisse, elle reprend peu à peu confiance et réalise bientôt la stupidité de son geste d’humeur. Mais son cœur a cette fois fait un bond dans sa poitrine et une lueur d’effroi s’est allumée dans ses prunelles, tandis que les traits de son visage reflètent l’épouvante … Elle sent un souffle chaud et haletant sur sa nuque et des mains froides et visqueuses se sont posées sur ses épaules …


- Sylvia ! Hé Sylvia ! Ce n’est pas le moment de piquer un roupillon !


Penché sur elle et la secouant énergiquement, c’est le visage amusé de son amie et collègue de bureau Karine, qu’elle distingue en entrouvrant timidement une paupière.


Affalée sur son bureau, Sylvia met quelques secondes avant de reprendre totalement contact avec la réalité …


- Me suis assoupie… souffle-t-elle du bout des lèvres, les yeux hagards et l’air penaud, tout en étouffant un bâillement et en se redressant sur un coude, le cerveau encore embrumé.

- Je vois ça… constate Karine avec un sourire pincé… C’est vrai que cette semaine a été des plus éprouvantes et …


Mais elle a aussitôt interrompu sa remarque, le timbre d’appel du téléphone venant de résonner.


Après s’ĂŞtre saisie du combinĂ©, elle Ă©change quelques paroles avec la personne se trouvant Ă  l’autre bout du fil avant de se tourner vers sa collègue, tout en replaçant l’appareil sur son support .


- Tu vas pouvoir te dégourdir les jambes !… lui lance-t-elle avec un gloussement amusé… C’était le patron. Tu ne devineras jamais !


- Deviner quoi ? T’en prie. Suis pas trop dans mon assiette aujourd’hui.


- Tu te souviens … Cette vieille bicoque ? Le manoir de Cornelius ? Hé bien … T’as plus une seconde à perdre. Le patron désire que tu fonces là-bas voir si tout est en ordre. Un client souhaite la visiter demain dans la matinée.

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Les Histoires fantastiques de Stephan LEWIS


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