Petite réaction à chaud aux vœux de Nicolas Sarkozy à la presse sur l’air de « oui, en effet, monsieur le président, les mots ont un sens. Et j’ajouterais: dommage pour vous ».
Reprenons donc le cours de l’interview au moment où Laurent Joffrin, rédacteur en chef de Libération, vous interpelle sur votre pratique du pouvoir :
« … vous êtes le chef d’état ou de gouvernement du monde démocratique qui détient le plus de pouvoir (…) Au fond est-ce que vous n’avez pas déjà modifié la constitution, est-ce que vous n’avez pas instauré une forme de pouvoir personnel, pour ne pas dire une monarchie élective? »
A quoi vous répondez benoîtement, en ayant soin de ménager vos bons mots et vos silences :
« M’enfin, monarchie, ça veut dire héréditaire. Vous croyez donc que je suis le fils illégitime de Jacques Chirac, qui m’a mis sur un trône ? »
(A cet instant un gloussement vient secouer l’auditoire. On pense à des rires en boîte)
Et de poursuivre :
« Monsieur Joffrin, un homme cultivé comme vous, dire une aussi grosse bêtise. »
(Non, non, je t’assure, ami lecteur, pince-toi si tu veux, tu ne rĂŞves pas. Cet homme qui est en train de commettre une des fautes de sens les plus lourdes jamais commises par un chef d’état en exercice, cet homme dont l’inculture crasse est sur le point de s’Ă©taler aux yeux du monde, eh bien cet homme n’hĂ©site nullement Ă admonester son contradicteur -pourtant tout Ă fait au point sur la question- comme un maĂ®tre d’école ferait d’un cancre)
Puis d’asséner :
« Moi, issu de la monarchie ? Alors, OK, si la monarchie, c’est l’élection, alors c’est plus la monarchie, monsieur Joffrin. Ah non, excusez-moi, m’sieur Joffrin, les mots ont un sens. »
Hop là , je vous arrête, vous touchez un point sensible. Oui, comme vous dites, monsieur le président, les mots ont un sens, et c’est bien là que le bât blesse. Parce que, c’est entendu, votre réponse ne manque ni de sel ni d’à propos, elle a même le goût et l’odeur d’une bonne vieille réplique cinglante des familles, du genre de celles qui font mouche et réduisent votre interlocuteur au silence. Sauf que.
Sauf que le principe monarchique est foncièrement décorrélé du principe dynastique.
Eh oui, c’est ballot, c’était pourtant bien tenté comme pirouette, on a même failli tomber dans le panneau. Seulement voilà ce que c’est que de vouloir jongler avec des concepts qui nous dépassent, eh bien on en sort des énormes. Parce que, comme le souligne Wikipedia, « la monarchie (du grec mono « seul », archein « pouvoir » : « pouvoir non d’un seul, mais en un seul ») est un système politique où l’unité du pouvoir est symbolisée par une seule personne, appelée monarque. Elle n’est ni nécessairement une royauté, ni nécessairement héréditaire: il a toujours existé des monarchies électives par exemple chez les Gaulois. Selon la définition de Montesquieu, une monarchie se définit par le gouvernement absolu d’un seul mais ce pouvoir est limité par des lois ».
J’ajouterais qu’il est n’est nul besoin d’aller chercher bien loin les exemples de monarchie Ă©lective puisque ce fĂ»t le cas de la nĂ´tre, le trĂ´ne de France Ă©tant demeurĂ© tel (Ă tout le moins en thĂ©orie) jusqu’à la mort de Philippe II. Un autre exemple fameux en est l’Empire Romain d’Orient dont les basileus ont continuĂ© d’être Ă©lus jusqu’à la chute de Constantinople, ou bien encore le royaume franc de Jerusalem. D’une manière gĂ©nĂ©rale, l’électivitĂ© Ă©tait la règle au Moyen-Age dans tous les Ă©tats de tradition franque, le roi n’Ă©tant alors que le « primes inter paris », le premier d’entre les pairs, dĂ©signĂ© par eux et parmi eux Ă la mort du roi rĂ©gnant.
Le principe dynastique s’est la plupart du temps imposé petit à petit, à mesure que le pouvoir royal s’affermissait aux dépens des grands féodaux et que l’autorité du souverain devenait suffisamment forte pour lui permettre de désigner son successeur.
Je préciserais encore, monsieur le président, qu’en tout état de cause le fondateur d’une dynastie arrive rarement au pouvoir par l’entremise du Saint-Esprit, en conséquence de quoi il est assez fréquent qu’il ait été élu d’une façon ou d’une autre ou à tout le moins porté au pouvoir par le suffrage de la caste influente. Ainsi donc de Clovis et plus récemment de Napoléon I et surtout de Napoléon III, lequel, je vous le donne en mille, monsieur Sarkozy, a été tout à fait régulièrement élu président de la république avant de décréter d’autorité l’avènement du second empire. Eh oui, vous ne rêvez pas, ainsi on peut bel et bien se faire élire président de la république et cependant se comporter en monarque. Napoléon III avec lequel, au demeurant, vous avez plus d’un trait en commun. Mais oui, souvenez-vous, le bonapartisme, cette bonne vieille façon de maintenir le peuple dans l’illusion de son libre arbitre en lui ménageant un espace d’opposition et de grogne que l’on aura pris soin bien sûr d’organiser et de dimensionner soi-même au préalable. Vraiment, ça ne vous rappelle rien, vous êtes sûr ? Pourtant:
« C’est quand même un peu fort de dire pouvoir personnel, autoritaire, quand Fadela, quand Rama, quand Bernard ou les autres, à un moment donné, ont exprimé des différences, qu’est-ce que j’ai dit ? Rien ».
Ces mots sont bien les vôtres, monsieur le président ? Et n’est-ce pas là la parfaite illustration de mon propos sur le bonapartisme. Si ? Ah mais ne vous en énervez pas, voyons, comme vous le dites si justement au cours de la même tirade :
« Quand ça fait mal (j’imagine que vous voulez dire, quand l’argument fait mouche), il ne faut pas réagir tout de suite, sinon ça se voit ».
Tout cela, monsieur le président, pour vous remontrer que votre réponse à la question cependant pertinente de Laurent Joffrin était strictement nulle et non avenue et que vos effets de manche ont bientôt terminé de duper le monde.
Il me reste encore à décortiquer un autre moment savoureux de votre interview, celui où vous tentez de justifier votre augmentation de salaire pharaonique :
« Je suis le seul à demander au parlement de fixer mon salaire. Personne ne l’avait fait avant moi. Le président le fixait ».
Euh… Pardon. J’avais cru comprendre, moi, que c’était la loi qui avait fixé le salaire du président de la république à hauteur de 8000 euros.
« … Le parlement a fixé le salaire du président de la république au niveau de celui du premier ministre. Est-ce que quelqu’un s’est avisé de dire : c’est choquant ce que gagne le premier ministre ? Est-ce que quelqu’un peut dire que c’est choquant que le président de la république gagne ce que gagne le premier ministre ? »
Ah. Nous y voilà . C’est donc bien ce que j’avais pressenti alors. Il s’agit d’un banal concours de bite avec le premier ministre : « t’as vu ma Rollex, elle est plus grosse que la tienne - ouais, p’têt bien, mais mon sweat-shirt, au moins, c’est pas un vieux NYPD pourri ». Avez-vous donc, monsieur Sarkozy, si peu d’assurance en vous-même que vous ne puissiez pas souffrir la moindre infériorité de traitement vis à vis de vos subordonnés ?
Euh, dites, là , votre ton s’énerve passablement, mais vos arguments ne se font pas davantage convaincants :
« Est-ce que quelqu’un peut dire que c’est choquant que le président de la république ait son salaire fixé par la majorité et l’opposition par un vote transparent au parlement ? »
Eh bien non, en effet, je vous rends justice. Ce qui l’est davantage, en revanche, c’est ce que ce soit le président de la république en personne qui soit à l’instigation de la revalorisation de ses émoluments.
« … Voici ma réponse, parce que je trouve que la malhonnêteté (…) a ses limites : ça s’appelle la transparence. Je suis un homme honnête, je n’ai pas eu d’augmentation de mon salaire».
Euh… Alors là , de deux chose l’une :
• Soit vous avez une définition toute rotschildienne du mot et vous vous dites «140 %, c’est une broutille, ça couvre à peine l’inflation, non une vraie augmentation, c’est un truc à 4 chiffres », auquel cas je vous emmène avec moi lors de mon prochain entretien salarial afin que vous exposiez à mon boss votre conception révolutionnaire de l’augmentation.
• Soit vous dites la vérité et cela signifie que jusqu’alors vous piquiez dans les caisses de l’état à concurrence de la différence, soit environ 20000-8000= 12000 euros par mois et là , perso, je suis un juge, je vous mets en examen sur le champ pour détournement de fonds publiques. Ah oui, sauf que je peux pas, c’est ballot, vous jouissez d’une totale immunité. Tiens, comme c’est commode, n’est-ce pas ? Parce qu’au cas où la nuance vous aurait échappé, monsieur Sarkozy, les fonds spéciaux de l’Elysée sont destinés à l’usage du président à fin de bonne politique pour le pays et non pour s’en mettre plein les fouilles.
« Comme si quelqu’un pouvait s’imaginer qu’un président de la république se contentait de 7000 euros par mois ».
Bon, d’abord, je crois bien avoir lu que c’était 8000 et pas 7000 (je veux bien les mille euros de différence si la somme vous paraît de si peu de conséquence que vous ne vous en souveniez déjà plus).
Et puis, pour répondre à votre question, bah, euh, toutes les personnes un peu naïves ou bien idéalistes comme moi. Toutes celles et ceux qui croient encore en la noblesse de l’action politique et qui se figurent qu’on n’entre pas en politique comme on entre en affaires, pour s’engraisser. Ou toutes celles et ceux, plus prosaïques, qui se disent que 8000 euros d’argent de poche par mois, c’est déjà pas si mal. Parce que vu, monsieur le président, que vous êtes logé en maints palais, blanchi, nourri et transporté aux frais de la république (ou de vos amis du CAC 40), il n’y a plus guère que vos Carembar que vous deviez payer de votre poche.
Alors oui, monsieur le président, les mots ont bien un sens, mais hélas pas pour vous. Car si les mots n’ont plus de chair, alors les chairs n’ont plus d’âme. Aussi permettez-moi de m’interroger: nous faut-t-il commencer à prier pour le salut de la vôtre?
posté le 08/01/2008 | 1322 vues | 15 commentaires | tags: coup_de_sang actualité Sarkozy râleuse interview actu
Merci! Je ne sais pas si c’est bien envoyĂ©, mais en tout cas je peux te dire que ça fait sacrĂ©ment du bien. C’est quand mĂŞme fou qu’Ă la place qui est la sienne, Nicolas Sarkozy puisse dĂ©biter en toute impunitĂ© un si grand nombre d’inepties. C’est vraiment dommage qu’il ne se fasse pas auditer, lui. Il a pourtant un sacrĂ© dossier.
(dis, euh, Antigone de Chabat, c’est comme Antigone d’Anouilh, c’est la tragĂ©die de Sophocle selon Alain Chabat???)
D’accord avec toi, le pire c’est que je ne vois pas tant de rĂ©actions que ça dans les mĂ©dias face Ă ce genre de dĂ©claration…
Pour le pseudi, ça pourrait, c’est aussi un Anti-gone du Chaâba (juste pour le jeu de mot, pas spĂ©cialement contre le bouquin!)
Merci ! merci ! clap clap clap !
j’le verrais bien en “politique” ce billet !!!! ;-)
Merci pour ce bel article. Je n’avais pas pris la peine d’Ă©couter l’allocution de notre prĂ©sident. Le compte-rendu que tu en fais me donne aussi froid dans le dos que la personne elle-mĂŞme, p*t**n encore 4 ans et demi, en espèrant qu’ils ne se transforment pas en plus d’annĂ©es.. Au vu du nombre de gens qui n’ont pas beaucoup de recul par rapport Ă tout ça, j’ai peur…
Vite vite, donnez moi une carabine!
Non vraiment jpeux plus le voir en peinture.
@Antigone : Les mĂ©dias qui disent rien, ce sont les memes qui rigolent comme des crĂ©tins a la moindre “blague”…
J’ai tous envie de les Ă©trangler lorsqu’ils rigolent! C’est pas possible, c’est une confĂ©rence de presse ou un One Man Show? Eclairez moi parce que je sais plus trop lĂ … Quand j’ai vu le peu de la confĂ©rence, j’ai eu l’impression d’ĂŞtre prise pour une conne, ni plus ni moins! Vous savez, c’est un peu comme dans les sĂ©ries quand il y a le ptit con prĂ©tentieux qui se moque du hĂ©ro un peu ringard. Ce ptit con il a toujours ses sbires derrière lui, gĂ©nĂ©ralement de bons et grands crĂ©tins qui ne font qu’obĂ©ir aux autres! Et ben le ptit con prĂ©tentieux, vous savez très bien qui c’est!!
Mon-q-sur-la-commode, tu ferais une journaliste de talent, je sais pas ce que tu fais dans la vie mais tes articles sont tout simplement géniaux!
Oui, tu as raison de A Ă Z et c’est dĂ©cidĂ©mment affligeant.
Depuis ce matin sur toutes les radios et chaĂ®nes d’info, la fin des 35 heures. Le discours de Bayerou qui recadre le fameux travailler plus pour ganger plus par le rĂ©el, travailler plus pour gagner moins passe bien inaperçu, au fond, tout au fond…
Il va y en avoir du dĂ©gat en 4 ans et 1/2, je ne sais comment la France s’en sortira, certainement pas grandie !
Coucouuuu Opalinette! Dis t’es pas connectĂ©e sur MSN? Viens sur un de mes articles si tu veux, comme ça on polluera pas ^^
J’adore et je plussoie.
Je trouve que ce pays tourne au grand guignol ces derniers temps : “avec carla c’est du sĂ©rieux”.
J’ai envie de dire : mais on s’en branle!
La vidĂ©o est scandaleuse… Je rĂŞve que quelqu’un se lève et lui envoie tout ce que mon cul sur la commode vient de dire… Mais à ça il rĂ©pondrait un truc tout fait du genre :
Oui bon… Si vous voulez chipoter sur les mots… Ben d’accord! On va chipoter! Mais dans ce cas la faudra pas vous plaindre de ………………(a vous d’imaginer la suite moi jtrouve pas d’exemple), et encore une fois il ne rĂ©pondrait pas a la question…
Ca me fait frissonner! J’ai peur!
Article rĂ©jouissant et parfaitement construit …
Ce qui m’ennuie lĂ -dedans, c’est que certaines personnes, malgrĂ© ton argumentation, seront foutues de te donner tort juste parce qu’elles aiment le personnage sans se donner la peine de rĂ©flĂ©chir.
Et surtout sans aucune contre-argumentation !
Ma mère par exemple …
Ya des jours, j’ai honte.
A lire sinon, l’Ă©dito de Joffrin d’hier … en rĂ©ponse justement Ă Sarkozy. Ya pas Ă dire … il sait manier la langue de Molière le bonhomme …
Merci Ă toutes et tous pour vos commentaires pertinents.
Le propre de Sarkozy, c’est la surenchère permanente. S’il s’Ă©tait contentĂ© d’un mauvais effet de manche pour Ă©viter de rĂ©pondre Ă Joffrin, bon, on se serait dit: il esquive, mais bon an, mal an on serait passĂ© Ă autre chose sans faire tant de foin. En tout cas, moi. Mais non. Il ne peut pas s’empĂŞcher d’en rajouter et de rabrouer son contradicteur au motif que “les mots ont un sens” alors lĂ mĂŞme que lui ignore (ou feint d’ignorer) superbement ledit sens et qu’il a de la langue un usage de rhĂ©teur et de sophiste, c’est Ă dire qu’il s’en sert pour duper les gens au lieu d’en faire un vĂ©hicule de la vĂ©ritĂ©.
C’Ă©tait dĂ©jĂ pareil Ă propos des quelques jours de vacances passĂ©s sur le yacht de BollorĂ© sitĂ´t après son Ă©lection. Qu’il ait envie ou besoin d’un peu de bon temps et de dĂ©tente après une campagne Ă©lectorale sans nul doute Ă©prouvante, qui pourrait bien y trouver Ă redire? Sauf que le bonhomme n’a pas pu s’empĂŞcher d’en rajouter des caisses, souvenez-vous: “je vais me retirer quelques jours pour habiter la fonction prĂ©sidentielle”. Et lĂ on a le droit d’ĂŞtre un peu plus sceptique dans la mesure oĂą il n’apparait pas clairement que la meilleure façon de prendre toute la mesure de la haute mission que le peuple vient de lui confier soit d’aller se siffler des Martini Dry sur un yacht de milliardaire au large de Malte.
merci pour cet article
le personnage reste identique Ă lui-mĂŞme….
mais les rires des journalistes,
ça fait vraiment froid dans le dos :-(
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Merci à toi de ce long et réjouissant article!