Je me baladais, en bonne lyonnaise que je suis, léchant çà et là quelques vitrines, bien décidée à occuper cet après-midi ailleurs que dans mon canapé. J’avais rempli mon quota de courriers et autres candidatures et pour une fois, j’étais de sortie. En plus c’était l’occasion d’enfiler autre chose que mon éternel jean : je m’étais pomponnée.
Faire les boutiques en ce moment, en ce qui me concerne, c’est un peu consommer par procuration, mais c’est toujours mieux que de se laisser aller à rêver devant les séries de la 6. J’avais donc décidé que je pouvais tout me permettre, du moment que ça ne me coûtait rien et je m’étais mise en tête d’aller essayer des chaussures.
Un monsieur m’interpelle et commence à m’expliquer sa situation. Comme j’ai du temps devant moi, que les chaussures savent attendre, et que c’est la moindre des choses d’écouter les gens qui vous parlent, je m’arrête. “Voilà , je suis dans une situation précaire, mais plutôt que de faire la manche, j’ai choisi de vendre des choses. Alors ce sont des reproductions de peintures, il faut que j’en vende 3 à 5 par jour pour pouvoir manger et mettre un toit sur ma tête. Vous m’avez l’air sympathique, je suis sûr que vous avez 10 euros pour acheter une de ces reproductions“.
Bon, jusque-là , rien à redire, le gars est sympa, 10 euros ça me semble un peu cher pour acquérir cette copie de “deux loups sous un clair de lune hivernal”, mais bon, la fin (la faim) justifie les moyens. Le seul hic, c’est que moi, les 10 euros, je ne les ai pas. Je lui explique donc que, non, je n’ai pas 10 euros, mais que je veux bien lui filer ma monnaie sans rien acheter.
Et là , c’est le drame.
“Tu veux me faire croire qu’avec tes allures de petite bourgeoise, tes bottes à 200 euros et ton joli manteau, t’as pas 10 euros ? Ça t’arracherait le cul de m’aider à sortir de ma misère ? T’es même pas foutue de regarder autour de toi et de voir qu’il y a des gens qui crèvent la dalle pendant que tu vas claquer ton fric dans les boutiques et (…)”
J’avoue que l’espace d’un instant mon cerveau s’est déconnecté de cette étrange réalité, pour se mettre à réfléchir. Devais-je lui expliquer que je vis avec moins de 600 euros par mois ? Que je ne fume plus, que je ne sors pas et que les fringues que je porte sont les vestiges d’une période plus faste ? Que si j’ai un toit sur la tête c’est grâce à mes parents, qui payent mon loyer en attendant des jours meilleurs ? Et que beaucoup des jeunes qui passent dans cette rue et qui lui donnent leur monnaie sont des stagiaires à peine indemnisés, ou des étudiants, exploités à mi-temps pour finir leurs études ? Peut-être se sentirait-il moins seul ?
Il continuait à m’insulter et m’a lancé, pour finir : “(…) Je me demande comment tu ferais pour vivre avec un RMI !!”.
La bulle de mes réflexions explose. Et moi avec. “Eh bien ça nous fait au moins ça en commun, monsieur, moi je viens de le monter mon dossier RMI. Bonne journée.”
Je suis partie, mi mortifiée, mi enragée. Avec ma monnaie.
Je suis bien consciente que ma situation est mille fois plus enviable que la sienne, et surtout qu’elle ne durera pas. Et je sais qu’il a dû en voir passer des centaines avant moi, qui pourraient correspondre à la description qu’il a faite : des petites bourgeoises qui, après lui avoir refusé les fameux 10 euros, sont entrées derechef chez Zara pour en ressortir les bras chargés de sacs. Mais je me dis qu’il serait sans doute salutaire pour tous de garder à l’esprit que l’habit ne fait pas le RMIste.
posté le 28/11/2007 | 3356 vues | 19 commentaires | tags: rmi boutiques salaire stage fric etudiant solidarité Quotidien
Chère Mline, voici un témoignage poignant. Tu as en tout cas raison de faire ce lèche-vitrine, il ne manquerait plus que tu t’isoles chez toi et ne rêves pas! Je pense que cet homme, à force d’isolement et d’échecs, se réfugie dans l’agressivité et ne deviens plus la victime d’exclusion, mais sa propre origine. C’est triste.
Au sujet des apparences trompeuses, as-tu lu “L’élégance du hérisson”? Ce bouquin m’a tant émue. Il existe bien des activités, accessibles comme la lecture ou même l’écriture, qui peuvent enrichir l’existence. Tiens bon en tout cas. Au plaisir de te lire encore.
C’est triste de subir ce genre de réaction, c’est vrai que sa situation est peut-être plus difficile que la tienne, mais ça ne justifie rien (et puis 10 euros c’était un peu exagéré quand même! J’aurai fait pareil que toi). A l’époque actuelle ou seule l’apparence compte, on fait tout pour sembler “pomponnée” même avec des petits moyens, car il y va aussi de l’estime de soi, on a pas forcement envie que tout le monde soit au courrant de notre situation précaire et on sait que l’on va être jugée sur notre apparence.
eh bien je le note sur ma liste au Père Nono, parce que justement je suis en panne de lecture là . Merci pour ce commentaire ChrisdEgo ;-)
@Chicasalsa : le truc c’est que j’ai quand même culpabilisé. En me disant que si ça se trouve, bien souvent j’ai jugé des gens qui étaient dans la galère et qui n’en avaient pas l’air. Très étrange ce sentiment d’être à la fois l’offensé et l’offenseur…
Parfois, ça arrange bien les gens de coller des étiquettes aux autres D’AVANCE…ça leur permet juste d’inventer un justificatif à leur propre envie d’agressivité et de conflit. (Parce que beaucoup se plaignent, mais en fait cherchent quand même un tantinet les emmerdes!).
Dans un autre style d’exemple : Un jour je croise un gamin d’environ 14 ans qui me fait un geste vulgaire et me plante une remarque bien salace (moi, j’ai presque 40 ans!)…Il se trouve qu’il est maghrébin, mais en l’occurence, ce n’est pas ce qui me préocupe…….et donc, je ne dis RIEN, je me retourne juste légèrement et je le regarde étonnée mais non agressive….Et vlan! Du coup, il me hurle : “raciste!!!”…………Voilà ……..
Sinon, pour ton cas, t’as bien raison de rester vigilante sur ton aspect. Et oui, on peut toucher le RMI et rester présentable…et tu te fous des bargeots qui s’excitent pour rien! (Et si ça se trouve, ton gars, il a peut-être raconté que des conneries….et c’est juste un relou qui se fout de la gueule du monde….Alors, ne te sens pas coupable!). Bonne suite à toi. Le vent tourne toujours! (Bon d’accord, parfois il y met du temps, mais bon…)
Je vois bien de quel gars tu parles. Je lui ai déjà donné 10 euros pour une de ses reproductions. Le problème c’est que 2 jours après il se souvient pas de toi et que si tu repasses au même endroit et qu’il te retombe dessus tu te retrouves à te faire agresser verbalement. Ca me dérange pas du tout les gens qui vendent des petits trucs dans la rue comme ça mais les gars comme lui qui deviennent agressif en moins de temps qu’il faut pour le dire, ça m’énerve grave.
Lui je l’ai repéré depuis un bon petit moment et je l’évite consciencieusement :-)
@lilifoc : salut, c’est vrai qu’il est toujours au même endroit. Le pire tu vois, c’est que plein de fois je m’étais arrêtée pour lui parler et il ne m’a jamais reconnue. Même à une époque j’étais à Chambéry, et lui aussi! Enfin. Je ne suis pas très rancunière
Peut-être se croisera-t-on rue de la Ré? d’ailleurs, tu veux bien être ma pote ? ;-)
Hey miss je ne peux que te comprendre et t’envoyer un peu de courage via le net car il m’est arrivé exactement la même chose à Paris dans le RER.
Il s’est mis à me traiter de sale conne de bourgeoise et de petite petasse superficielle.. Je ne suis pas fashion victim, pas bling bling et même plutot classique..
Alors à Lyon, Paris ou ailleurs je crois qu”on en arrive surtout à un gros problème de communication, de jugement, de decouragement et peut etre dans ce cas precis un gros problème d’alcool aussi….
Franchement tu ne devrais pas culpabiliser. Tu n’as pas à te justifier. On a le droit de dire non sans être insulté et jugé. A partir du moment où tu ne lui manque pas de respect, ni ne le méprise, il n’a pas à se comporter comme ça.
Et le mieux, c’est tout de même lorsque, pleines de vraie bonne foi, on ose dire que l’on n’a pas un pet’ de monnaie, et qu’ils nous proposent d’en retirer, au distributeur, là …
On a le droit d’etre en situation précaire (pauvre, disons le, y’a pas d’autre mot) et garder sa dignité, d’homme ou de femme.
Je crois que c’est surtout là la question… Avez vous lu “C’est en hiver que les jours rallongent”? Je ne l’ai pas lu en entier(honte sur moi) mais il y a un passage extraordinaire ou des femmes, dans un camp de concentration à Auschwitz, retrouvent une petite noix de margarine. On pourrait comprendre que, réduites a des conditions inhumaines, animales presque, elles se jettent dessus, affamées qu’elles sont, comme je l’aurais surement fait à leur place.
Mais non, elles prennent la petite noix de margarine et la mélangent avec un peu de fard rouge qu’elles avaient caché, en obtiennent une petite pâte qu’elles s’étalent sur les lèvres et les joues.
Tout simplement pour garder leur dignité en revendiquant LEUR féminité, LEUR droit a etre belle, malgré tous les efforts des nazis pour leur ôter toute dignité et toute humanité.
Ce passage est bouleversant. C’est extrême par rapport au sujet dont on parle mais finalement je crois que c’est du même ordre. Ce n’est pas parce que ta situation est difficile qu’il t’est interdit de te pouponner! C’est ton droit! c’est notre droit a toutes!
Bah, j’imagine qu’à Lyon comme à Paris, c’est la même.
Nous aussi, on a nos habitués, ceux du trajet métro-dodo, ceux qui psalmodient dans le train ou le métro (un ticket restau), la petite dame du parvis de la déf (une clope), l’aveugle à l’entrée des 4 temps (une pièce) et la SDF qui est toujours si affairée et pressée qui passe avant les éboueurs chaque soir, elle ne demande rien elle.
Ca fait mal aux trippes, c’est clair mais comment faire pour donner à tous, quotidiennement ? C’est impossible. A moins d’être soi-même très à l’aise (ce qui aurait pu être le cas mais loupé) …
Du coup il m’est arrivé de me faire agresser, engueuler voire insulter mais je ne bronche pas, je me dis qu’ils sont déjà bien assez dans la mouise, je fais comme si …
J’imagine très bien ton malaise, être prise à partie ainsi, publiquement, mais au moins toi, tu lui as répondu. Enfin dans son cas, je ne suis pas certaine que ça l’aidera à prendre conscience de quoi que ce soit, il a l’air particulièrement c.. !!!
On a tous vécu un peu la même situation j’imagine, enfin pas si violente, mais celle d’être accostée et sollicitée pour donner un peu d’argent. Parfois je donne, parfois non. Quand je ne donne pas, j’avoue qu’une chape de plomb s’abat sur mes épaules, et je me sens très coupable, rapport au discours souvent moralisateur de la personne qui m’a demandé de l’argent. C’est une situation que je trouve très désagréable. Leur situation est triste, et je compatis, on ne va pas étaler ici ce qu’on a fait ou pas fait pour des personnes en difficultés, mais je trouve injuste d’être jugée par cet homme, ou cette jeune femme.
J’espere que ta situation s’est arrangee. Je suis un peu effrayee a l’idee de faire mon dossier RMI, mais je finis en juin et en attendant d’avoir un boulot je prefere assurer mes arrieres.
Et puis c’est toujours aux ptit(e)s jeunes qu’on demande des tunes dans la rue, jamais aux “grands” qui ont un vrai salaire (même si de plus en plus le vrai salaire disparait bien vite de leurs poches lui aussi).
Il y a aussi les 50 000 associations, ONG, etc qui t’alpaguent rue de la Ré. Toi, oui toi petit jeune qui calcule ton budget au centime près, on te demande “juste quelques euros, 20 euros par mois, c’est pas beaucoup”. Sauf que quand tu es au centime, et ben c’est beaucoup. Et ça n’est pas que le sort des enfants lépreux, des bébés phoques, ou de la couche d’ozone ne m’intéresse pas, bien au contraire, mais si je te donne mon budget pâtes, je vais devoir aller aux Restos du Coeur.
me too gare du nord 21h je vais m’acheter mon cosmo et la je vois un homme qui fait la manche j’ai pas une tune juste une carte bleu avec laquelle je ne peux que payer je propose à ce monsieur de lui acheter à manger on se dirige vers le stand le plus proche et la stupefaction il fait son difficile et refuse de manger quand il s’aperçois que son brownies aux noix est en rupture de stock ! je suis moi même une ancienne sdf je l’ai regardé droit dans les yeux et je lui ais dit à quoi çà sert de faire la manche si quand on vous file à bouffer vous refuser ? j’avoue j’ai eu honte mais voila çà m’a revulsé et retourné l’estomac je sais ce que c que d’avoir faim et d’avoir froid j’ai fait la manche durant des années et je n’ai jamais refusé un morceau de pain même rassi ! une fois y’en a même un qui m’a balancé mes sous à la gueule parce que je lui avait toutes ma monaies c’est vous dire tout les sdf ont pas la même “mentale” et vision des choses
Tu as entièrement raison, mais on a souvent tendance à regarder l’habit pour reconnaître le moine :S Pourtant nombre de personnes de nos jours sont en difficultés financières mais ne le montrent pas. Et si tu traines pas assis dans la rue à tendre la main les autres ont du mal à croire que tu peux être dans la difficulté.
Combien de fois ai-je refusé de donner parce que je n’ai pas un centime sur moi ? J’ai vécu aussi la même chose que toi avec un jeune qui vendait le même genre de reproduction… il n’a pas voulu ma monnaie non plus se sentant dégradé par mon geste. Pourquoi ne veulent-ils pas comprendre que ce n’est pas parce qu’on n’a pas le sou qu’on doit s’habiller comme un traine-misère. Tout le monde n’est pas tombé dans la misère dès la naissance et on peut avoir une armoire d’habit et avoir beaucoup de mal à nourrir sa famille.
Mais va leur faire comprendre ça. Pour eux on est forcément des égoïstes qui ne voient pas la réalité du monde et la misère des autres.
Je pense que tu as bien réagi et peut-être que ça l’aura fait réfléchir ?
@ Lys : je suis pas d’accord avec toi. J’ai 49 ans bientôt et je t’assure qu’on m’accoste tous les jours et pourtant j’ai tout juste 100 m à faire pour rejoindre ma station de métro. Alors non ce n’est pas toujours les petits jeunes qu’on accoste, les grands qui ont un vrai salaire sont aussi mise à contribution. Et heureusement d’ailleurs !
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Je trouve ton article tres interessant. Nous avons tendance à juger sur l’apparence, et la reaction de cette personne donne l’impression que etre rmiste c’est etre “mal” habillé, se négliger. Ma mère à eu longtemps une bonne profession, toujours bien habillée, maquillée, pimpante… elle vit aujourd’hui avec 700€ par mois et qd elle va à l’anpe ou bien au assedic elle a l’impression qu’on la regarde comme si cela était indescent de se “pouponner” dans sa situation !! Bon courage dans ta recherche d’emploi.