Avec ses cheveux blancs soyeux et son costume en lin, mon PDG, il a la classe. Il ressemble à s’y méprendre au vieux beau dans les premiers Emmanuelle. Ne lui manque plus que la canne sex toy (à faire remonter langoureusement le long de cuisses de préférence interminables et frémissantes).
Il a la classe, et puis il est au top. Il a tout compris au management de l’innovation, par exemple. D’ailleurs il a cette formule choc qui dit beaucoup de l’homme : l’innovation, tu investis cent francs (eh oui il parle encore en francs) et tu en récupères mille. La recherche, tu investis cent francs, tu récupères que dalle. Bien vu, hein ? Surtout, grâce à lui, on sait maintenant comment agir au mieux des intérêts de notre entreprise de haute technologie : il suffit d’arrêter de faire sottement de la recherche alors qu’on pourrait faire de l’innovation à la place. C’est bête comme chou mais il fallait y penser. En gros, tu arrêtes de chercher, parce que bon ça va bien cinq minutes de subventionner la matière grise, maintenant tu es gentil, tu trouves.
Aussi, il a des fulgurances qui me laissent admirative. Ne nous a-t-il pas déclaré au cours de sa dernière allocution que, je cite, « le monde était à la veille d’un changement aussi radical que la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb ou l’extinction des dinosaures ». Et puis aussi que « le monde était plat, qu’il n’y avait plus d’avantage de terrain, désormais ». La faute à la mondialisation (et puis probablement un peu aux trente-cinq heures -les trente-cinq heures de toute façon, c’est comme ta femme : bats-la tous les jours, si tu ne sais pas pourquoi, elle, le saura). Il faut dire qu’il a de saines lectures. Tous les ans, au management meeting, ils organisent des séances de commentaire composé autour du dernier (et toujours « ultimate ») livre de marketing paru aux Etats-Unis. Cette année, c’était la parabole des pingouins, « Our iceberg is melting », je crois, une fable pénible d’une cinquantaine de pages écrites gros comme dans Oui-Oui avec des images d’illustration pour expliquer à nos patrons en goguette combien il est important de garder l’esprit ouvert et de savoir s’adapter au changement.
Il a par ailleurs des analyses d’une luciditĂ© confondante. Par exemple, les Ă©vènements les plus divers ont toujours le mĂŞme effet, Ă savoir le conforter dans la certitude que sa vision stratĂ©gique est la bonne. Sommes-nous confrontĂ©s Ă une hĂ©morragie de clients que c’est par dĂ©faut d’avoir suffisamment appliquĂ© sa stratĂ©gie, se met-il dedans de plus de 15% avec le budget prĂ©visionnel (pourtant rĂ©gulièrement publiĂ© au cours du deuxième semestre, ce qui fait qu’un tirage alĂ©atoire Ă la Monte-Carlo donnerait de meilleurs rĂ©sultats…), qu’il y voit le signe que sa vision est au top, que son modèle Ă©conomique (pardon, son business model) est le bon et que les responsables des mauvais rĂ©sultats, ce sont dĂ©cidĂ©ment les petites mains, autrement dit le centre de coĂ»t, Ă savoir, moi, votre servante, et tous les ingĂ©nieurs, dĂ©veloppeurs et autres chercheurs de la boĂ®te.
Et puis il se paie d’un nombre incalculable d’idiomes et autres acronymes jargonnesques plus ou moins vides de sens. Ainsi sommes-nous enjoints Ă diligenter le job-to-be-done du client sans manquer de lui faire l’article de notre open-platform ni de vanter la qualitĂ© de nos realistic virtual simulations (en est-il d’autres?) en vue bien-sĂ»r de cracker son compute model, tout cela en stimulant les synergies inter-Ă©quipes par la vertu de l’enterprise engineering marketing services et en ayant bien garde de crosser le chiasm chaque fois qu’on le peut. Bref, toutes formules qu’il prĂ©fère d’ailleurs ne pas traduire en Français, la barrière du langage aidant sans doute Ă dissimuler quelque peu la confusion de la pensĂ©e sous-jacente.
Enfin le sort s’acharne contre lui. Tous les ans, par exemple, notre marge opérationnelle se voit plombée par de vilains effets de change. Que l’euro soit fort ou faible, d’ailleurs, le dollar moribond ou même florissant, le taux de conversion des devises se trouve systématiquement (par l’entremise néfaste de quelque astucieux système de poulies) jouer en notre défaveur. Ou encore c’est notre filiale aux Etats-Unis qui s’est développée au delà du nombre fatidique de 500 salariés, la privant ainsi de la manne financière que représentent les contrats de recherche aidés, réservés de par le « small business act » aux petites entreprises. Je veux dire, ce n’est vraiment pas de chance. Ce n’est pas comme si c’était prévisible, par exemple, ou du ressort d’un manager responsable que d’anticiper cela.
Moi ce que je me dis, histoire de voir le bon côté des choses, c’est qu’avec des penseurs de cet acabit, l’avenir à ceci de rassurant qu’il est prévisible, à savoir dans le cas de ma boîte : la faillite.
posté le 04/10/2007 | 673 vues | 5 commentaires | tags: mondialisation marketing entreprise
ton boss c’est michael scott de the office us, j’me gourre ?
A Menstruel: rĂ©jouis-toi, j’ai la matière suffisante pour une longue sĂ©rie de post sur le sujet…
A Sskizo: en pire. Une autre de ses perles, d’ailleurs, qui me revient en mĂ©moire: “on est pas l’ANPE. A vous de gĂ©rer vos Ă©volutions de carrière. DĂ©jĂ qu’on se dĂ©fonce 60 heures par semaines Ă parcourir le monde pour essayer de sauver vos emplois”. (sous entendu: tandis que vous vous tournez les pouces aux 35 heures…)
c’etait long ce post mais qu’est ce que c’Ă©tait bon ! j’ai rigolĂ©e…comme plum je suis bien en indĂ©pendante moi !
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