Quand on y réfléchit bien, les années 70 ne sont qu’un prodigieux condensé du bien et du mal sur Terre : les hippies et les serial-killers. Les robes à fleurs et Charles Manson. Les festivals d’été et la peine de mort par injection létale. Une grosse partie des éléments de la pop-culture tels que nous les connaissons aujourd’hui ne sont que des dérivés, des pré-mâchés de l’époque où l’amour n’était pas une maladie mortelle, et où pas mal d’idées étaient originales dans le sens premier du terme. Mais un autre phénomène allait générer plus d’argent, plus de popularité et traverser toutes les classes sociales 30 ans plus tard : les séries TV.
Au cours du dernier millénaire, on a tout expérimenté : les documentaires rock tendance Arte au cinéma, les documentaires politiques primés au festival de Cannes, la real-tv (Loft Story, Star Academy pour ne citer qu’eux), la trash-tv (Fear Factor, Next), les concerts à emporter, la parodie de clip faite main : on veut du sincère, on veut du vrai, de l’humain, du palpable, et être plus proche de nos écrans jusqu’à croire qu’on pourrait rentrer dedans. Pourtant on n’a jamais été aussi accro à la fiction depuis que CBS lança I love Lucy en 1951, nouveau genre tout frais de l’après-guerre sur pellicule, synonyme de renouveau et printemps des séries tv. I love Lucy raconte l’histoire d’une jeune femme au foyer un peu délurée qui aimerait devenir actrice, malgré le désaccord de son mari. Desperate Housewives n’a rien inventé.
Le principe de la série tv est simple : on découpe une histoire en épisodes de 20, 40 ou 52 minutes publicité non comprise, épisodes qui au nombre de 6, 12 ou 24, constitueront une saison. Une saison dure une année scolaire, de septembre à juin, avec des pauses en milieu de parcours allant de 15 jours à un mois. Il peut n’y avoir qu’un pilote, une saison (Day Break, Over There), ou 14 saisons (Les Simpsons, Urgences), selon les parts de marché et le coût d’une page publicitaire pendant le programme. La durée moyenne de vie d’une série est de 5 saisons. D’ailleurs, on ne connaît finalement que peu de séries qui ont duré moins de temps et pour cause : toute série tv génère une quantité suffisante de fans pour que leur fervente mobilisation coupe court à toute annonce d’arrêt de tournage. Leur technique fait preuve d’un caprice absolu : il leur suffit d’inonder la chaîne télévisée de pétitions, lettres et autres mails implorant la poursuite de leur série préférée jusqu’à entendre raison. Et ça marche. On connaissait le droit au mariage, le droit de vote, le droit au travail. Et alors qu’aujourd’hui nous avons une série de droits, un « droit à la série tv » issu de notre redevance annuelle voit le jour.
Mais étant par définition un bien culturel, la série obéit aux lois du genre : plus on en consomme, plus on a envie d’en consommer. Une sorte de cercle vicieux audiovisuel. Les diffusions nocturnes du samedi soir sur m6 se sont donc vite révélées insuffisantes. Les plages horaires consacrées aux séries tv dans la grille des programmes des chaînes laissaient un goût d’inachevé dans les yeux : “La petite maison dans la prairie”, “Une nounou d’enfer” et “Amour gloire et beauté” avaient réussi à fidéliser le public pendant de longues années mais ne pourvoyaient plus les besoins du téléspectateur moyen.
Celui-ci découvrit alors de l’autre côté de l’Atlantique une multitude de séries adaptée à tous les goûts : “Dead like me“,”Les Sopranos“, “Six Feet Under” donnèrent un aperçu du choix et du niveau, mais étaient en France soit retransmis sur le câble, soit à l’heure où 95% de la population s’écrase sur l’oreiller. Et pendant ce temps, nous devions encore nous taper “Derrick” avant d’attendre la fin de la journée pour se forger une éducation sentimentale avec “Dawson“. Autrement dit, c’était mal barré pour nous. C’est dans ce climat de niaiserie qu’Internet arriva pour nous sauver de notre ennui : il existait, quelque part sur Terre, un endroit nommé Hollywood dont la finalité était de créer du divertissement, qu’il soit naïf ou trash, et ce pour notre plus grand bonheur. Le nombre de chaînes tv augmentant, celui des séries tv suivit nécessairement : elle reste en effet un moyen de rendre le téléspectateur assidu, en le faisant zapper régulièrement sur le bon canal.
C’est alors que le droit à la série tv prit tout son sens : pourquoi devions-nous nous taper les soap operas à la “Sous le Soleil“, ou les séries policières produites depuis les années 90 type”Julie Lescaut” qui vieillissent aussi bien qu’une aquarelle au soleil ? Pourquoi devions-nous nous contenter de ce que l’on nous servait sur une télécommande en argent ? Puisque « la télé, c’est de la merde », et annihile supposément notre réflexion, pourquoi ne déciderions-nous pas des images envoyées sur notre petit écran ?
Si la légalité de la chose ne nous a pas percuté, c’est bien parce que télécharger n’importe quelle série tv à partir de notre poste de travail s’est révélé être d’une simplicité enfantine : réseaux p2p, sites spécialisés, newsgroups. Tout nous permettait d’accéder à une nouvelle culture en l’espace de quelques clics droits.
De véritables réseaux organisés, baptisés team x ou y, se sont lancés dès la fin de la diffusion de l’épisode aux USA dans l’écriture des sous-titres, avec en prime explication des jeux de mots et des références incrustées dans le scénario. Si leurs phrases recèlent parfois de fautes d’orthographe, leur sens de la traduction est quasi-parfait.
On ne s’est pas contenté de squatter le canapé devant les séries tv américaines. On a rajouté le myspace de “Veronica Mars” dans notre top amis, acheté la figurine de “Dwight” pour notre bureau, cumulé les gifs animés de “Bender“, chercheé les chansons de l’épisode 4 de la saison 3 de “Weeds“, débattu, spoilé*, envisagé les prochaines péripéties. Les scénaristes de “Nip/Tuck” sont-ils allés trop loin dans l’absurde ? Vont-ils faire une nouvelle saison de The Shield ? A partir de quand X-Files est devenue nulle ? Y’a-t’il eu un avant et un après “Sex and the City” ? Vous vous souvenez de Johnny Depp dans “21 Jump Street “? Est-ce que tu as déjà vu l’intégrale de “Twin Peaks” ? Et est-ce que je peux avouer à mes potes que je regarde “Smallville” ?
On se doutait de l’impact que pouvait avoir une série lorsque Dallas engendra quelques Sue Ellen à travers le monde. Puis on a beaucoup examiné “Friends“, à l’époque où les 6 meilleurs amis pour la vie connaissaient leur apogée d’humour et de renommée et faisaient la couverture de tous les magazines. Ce qui nous a rapidement fasciné, c’était notre capacité à nous identifier aux personnages : nous aussi on voulait vivre en coloc, avoir une seconde famille en rentrant du boulot le soir, tout se dire et s’aimer entièrement. C’était exactement ça. La série tv avait alors décodé nos envies et nos besoins. On attendait juste du poste de télévision qu’il nous renvoie notre propre image, réelle ou fantasmée.
Naturellement, parce que nous sommes des êtres vivants doués de prétention avant d’être réalisateur, producteur ou acteur, la série tv devait nous faire croire à d’éventuels super-pouvoirs humains. Pour en convaincre l’individu lambda, il fallut ruser. Les personnages de “Heroes” ne naissent alors pas avec leurs dons, mais les développent. Encore mieux : ils se lèvent un matin pour constater qu’un évènement soudain et imprévu se présente aux portes de leur perception. “Buffy“, les soeurs de “Charmed“ ont ainsi fait partie des bienheureuses. Et si cela nous arrivait ?
Mais les capacités physiques et psychiques peuvent être naturelles avant d’être aiguisées grâce au job bourré de testostérone du héros, toujours motivé par le désir de rejoindre le bercail et de serrer sa famille dans ses bras musclés. Jack Bauer, Jarod du Caméléon, Michael Scofield de Prison Break, tous sont le commun des mortels, le talent du quotient intellectuel en plus.
Certains ayant plutôt l’âme du loseur sympathique et rigolo que celui du surhomme, le câble et le satellite ont su s’adapter : des séries comme Malcolm, Scrubs ou Arrested Development sont parmi les plus récompensées aux Emmies et Golden Globe Awards. L’Angleterre a su en faire une spécialité tout aussi téléchargée sur le réseau numérique : Spaced, Extra et The IT Crowd racontent ces histoires de baby-boomers un peu paumés mais légers, nourris eux-mêmes par les jeux vidéos, la culture informatique et Matrix. L’identification reste intacte, avec en prime la possibilité de rire de nous-même. Que demande le public ?
Face au succès des séries tv, les producteurs n’hésitent plus à miser gros et à investir autant que pour une œuvre cinématographique : Carnivale, Deadwood ou Rome font partie de ces séries au budget faramineux, aux décors léchés et à la mise en scène monstrueuse. La chaîne HBO en a fait son domaine de prédilection à tel point qu’elle est désormais un label de qualité : toute série produite par elle est par essence supérieure – du moins au point de vue esthétique – à celles diffusées sur les chaînes concurrentes. On présente ainsi certains pilotes comme étant « de la chaîne HBO », avant même de préciser leur titre.
Comme la presse quotidienne, dès lors qu’il y a fréquence du support, l’opinion politique n’est pas en reste. 7 à la maison par exemple, est clairement une série républicaine à tendance catho. En regardant Dexter, vous pouvez constater qu’à un moment le héros dit “Halloween, c’est le moment idéal pour se déguiser en monstre“, tandis que la caméra montre un enfant avec un masque de George W. Bush. Les séries tv sont récemment devenus le miroir d’une génération, un savant mélange de notre histoire et notre imaginaire, une virtualité presque tangible. Star Trek, Drôles de dames et le Prince de Bel Air ne tissaient finalement pas ce lien avec la réalité : il faudrait creuser le script ou l’image pour y dénicher les références à une décennie.
Dans quelques années, lorsque le terme « séries » aura perdu son « tv » comme une particule de noblesse devenue obsolète, nous nous souviendrons des opinions politiques, des mœurs, des croyances, des modes, des tendances et des aspirations d’une époque en revoyant nos séries d’aujourd’hui, ce qui ne manquera pas de nous provoquer un pincement au cœur comme lorsqu’on retombe un après-midi de vacances de Noël sur Marty McFly et son skate volant.
* spoiler est un verbe utilisé depuis longtemps par les geeks et désormais rentré dans le langage plus courant. De l’anglais « gâcher », spoiler quelqu’un signifie donner à quelqu’un des informations ou des révélations sur la suite des évènements, lui gâchant alors la surprise et la découverte des rebondissements par lui-même.
posté le 01/10/2007 | 3235 vues | 12 commentaires | tags: trash-tv I_love_Lucy jack_bauer scrubs super-pouvoirs hippies Rome weeds saison heroes friends series TV
wouaouuuh une rétrospective totale sur les séries ! je vais pas m’étendre sur la qualité de l’article, j’ai adoré. je rajouterais juste une anecdote sur I Love Lucy : la série, qui a atteint des records de longévité, tend quasi vers la real tv avant l’heure du fait qu’elle doit s’adapter aux événements de la vie de lucille bale, et que par voie de conséquence, l’épisode de l’accouchement de lucy a détrôné le programme parallèle dans l’audimat et le coeur des spectateurs, qui n’était rien de mieux que… le discours d’investiture de franklin delano roosevelt. dans le genre, il y a aussi une série (dont le nom m’échappe pour l’heure) qui a traversé trois décennies. elle mettait en scène un couple de blue collars américains et leur voisinage (bis repetita pour desperate) ; on a vu apparaitre dans les maisons voisines, successivement, une famille noire middle-class tendance white collars, et même, avant l’arrêt de la série, un couple ethniquement mixte qui allait jusqu’à se rouler des pelles à l’écran… so nice ! ;)
Très joli article, et très pertinent. Je m’accroche déjà à Friends comme Marty Mc Fly à son skate. Dans 10 ans, repenserai-je avec nostalgie à une certaine pom-pom girl (cheerleader ;-)) dont il fallait sauver la vie?
Hier soir, devant ce plagiat nullissime de “Grey’s anatomy” à la française “Hopital”, j’ai repensé à ton article ;-)
Il faut qu’on arréte de penser que nous savons écrire des séries, nous sommes incompétents. Et puis quel intérêt de copier les experts, ou autres ? Il ne manquerait plus que TF1 décide de refaire Lost pour que vraiment on se marre !
tilt ! le nom de la série était All In The Family, et la famille principale, les Bunkers. that’s all.
Alors ça c’est un bon article! complet et super bien écrit. merci Elixie! pour revenir au problème des bonnes séries américaines diffusées en France, je dois dire que mon petit drâme à moi, c’est le générique “à la française”. j’ai dévoré Heroes grace à Internet (p2p) avant sa diffusion sur TF1. cet été, j’ai cru mourir en entendant le générique … je n’ai rien contre cette jeune chanteuse, elle ne fait que son travail, mais c’est insupportable. surtout en comparaison de la simplicité un peu mystique de l’original. sinon, je partage pleinement ton analyse sur le poids réel des séries TV sur notre culture. ça me fait penser à cet énorme dossier de plus de 10 pages, publié dans le San Francisco Chronichle (j’étais en visite familiale dans le coin le mois dernier…) la veille de la diffusion du dernier épisode des Soprano. il y était question d’un “deuil national”…
ah oui mekameta, je n’en ai pas parlé, mais effectivement le sabotage français quant aux génériques des séries est à signaler. je ne sais pas quel est le pire : celui de prison break ou celui d’heroes ? hum non en fait je sais.
anne > je pense que nous pourrions écrire de bonnes séries, mais avec nos sujets, et… de bons acteurs ;)
pola > je ne connais pas cette série, mais imdb is my friend, je vais aller voir ça de suite, merci !
Je crois surtout qu’on a pas les mêmes budgets en France, d’où les merdes sans nom qu’on nous pond…
Le gros problème des séries françaises c’est qu’on veut copier les séries américaines et pas en créer de nouvelles. Les bonnes séries françaises existent : oui oui ! Mais il faut les dénicher et souvent aller voir du côté des chaines payantes. Dernièrement sur Canal+, j’ai suivi 2 excellentes séries françaises : Engrenages (dans le milieu judiciaire) et Reporters (dans le monde journalistique) : 2 bonnes séries, bien écrites et bien réalisées avec de très bons acteurs (peu connus), et surtout pas copiées de séries américaines, de réelles créations.
On commence seulement à avoir la “culture séries” en France. Les chaines se sont enfin rendu compte que les séries n’étaient pas uniquement des programmes bouche-trou. Alors qu’aux Etats-Unis, elles sont mis en avant depuis bien longtemps !
Il va donc falloir un peu de temps pour que les grandes chaines françaises osent innover, et non plus seulement copier, mais on peut y arriver !
En tout cas, merci pour cet article très intéressant surtout pour une sériemaniaque comme moi :D
Oh, lire cet article tombe bien pour moi, qui vient de me refaire l’intégrale de Veronica Mars, quelques Will & Grace, et passer la journée à matter Gossip Girl… xD
super article, moi qui suis une accro des séries, je ne pouvais qu’adorer ton billet, merci
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